« C’est pas le temps d’aller dans le Sud. » Cette phrase répétée mardi encore par François Legault n’empêche pas de nombreux Québécois possédant une résidence en Floride d’y passer l’hiver. La Presse a sillonné le sud de la Floride pour y rencontrer des snowbirds, dont l’écrivain Michel Tremblay, à Key West. Tous sont conscients des risques, mais assurent observer une extrême prudence.

Texte : Luc Boulanger Texte : Luc Boulanger
La Presse

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Malgré le fait que le virus soit plus répandu en Floride qu’au Québec, et malgré l’incertitude face aux soins de santé qu’ils pourront avoir (ou non), des Québécois ont préféré, cette année encore, délaisser les rigueurs de l’hiver pour retrouver leur refuge du sud des États-Unis. Car pour eux, la pandémie reste moins pénible au soleil.

« La destination et la raison de votre voyage ?, nous demande l’agente du contrôle frontalier au retour à l’aéroport.

– La Floride pour faire un reportage sur les snowbirds…

– Est-ce qu’il y en a ? ! »

La réponse est oui, mais beaucoup moins qu’en temps normal. Et ils sont très (très) prudents.

On a d’ailleurs mis un peu de temps, à notre arrivée lundi dernier, avant de croiser nos premiers Québécois à Hollywood Beach, au nord de Miami, un lieu pourtant prisé par nos compatriotes depuis quelques décennies. Et c’était trois… expatriés.

Doris Nault vit en Floride depuis 1982. Elle habite dans la région de Hallandale avec sa famille. Elle a accepté de nous faire un brin de jasette sur la plage, accompagnée de sa fille, Caroline, et de son gendre, Martial. Mme Nault confirme qu’il y a moins de Québécois cette année. « On entend surtout des hispanophones sur la plage. On voit moins de Québécois depuis la COVID. »

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Doris Nault, sa fille Caroline et son gendre, Martial

Vous sentez-vous en sécurité de venir passer l’après-midi à la plage ? « On ne court pas après le trouble, répond-elle. On se tient à distance des autres. Puis on rentre directement à la maison. »

Le lendemain matin, direction Frenchie’s Bar & Grill, le restaurant préféré des Québécois sur Hallandale Drive. Pas de chance, le resto est fermé depuis avril… faute de clients (il ne faut pas toujours se fier à Google). On saute donc le déjeuner pour se rendre à Park Lake Estates, à deux pas. Avec ses 677 habitations, dont 637 appartiennent à des Québécois (!), ce parc de résidences est le fief des snowbirds. Et l’un des 10 parcs de maisons mobiles de cette municipalité au sud de Fort Lauderdale, avec La Siesta Trailer Park et le Bamboo Mobile Home.

Au bureau de sécurité à l’entrée de Park Lake, Andrée Faulkner nous accueille dans la langue de Tremblay… en prenant notre température. « Tous les visiteurs et les résidants doivent faire vérifier leur température à leur arrivée, dit-elle. Si la température est inférieure à 99 Fahrenheit [37,2 °C], nous donnons aux résidants le code-barres pour passer la guérite. Si la température est supérieure, ils doivent se mettre en quarantaine pendant deux semaines et leur code est désactivé. »

Mme Faulkner avance que 20 % des Québécois sont déjà arrivés, comparativement à 80 %, voire 90 % à pareille date en temps normal.

Sur le site de Park Lake, le port du masque est obligatoire dans les espaces publics (comme dans tout le comté de Broward, sauf sur la plage). La salle communautaire est fermée pour respecter les normes sanitaires, et les rassemblements de plus de 10 personnes sont interdits.

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Le Park Lake Estates, un parc résidentiel occupé majoritairement par des Québécois à Hallandale, en Floride

La préposée à l’accueil nous fait patienter, car un résidant arrivé la veille a besoin d’aide pour remplir le formulaire des visiteurs autorisés à venir le rejoindre chez lui à Park Lake (seulement les membres de sa famille proche). Il manque d’espace pour inscrire tous les noms dans la case et il doit compléter au verso. « Vous avez une grosse famille », lui dit Mme Faulkner.

En attendant le vaccin

« Les gens ont décidé de rester avec leur famille à Noël… Or, ils le regrettent maintenant, car ils ne pourront voir personne », remarque Conrad Bernier, président de Park Lake inc., qu’on interviewe sur la terrasse avec vue sur l’un des trois lacs du domaine. Il ajoute que plusieurs résidants du Québec arriveront à partir de janvier. Selon lui, une majorité de snowbirds s’est faite aussi à l’idée de passer l’hiver au Québec.

À Park Lake, 65 % de nos résidants ont 70 ans et plus. Ils préfèrent attendre d’avoir reçu leur vaccin au Québec avant de venir en Floride.

Conrad Bernier, président de Park Lake inc.

D’autres Québécois ont fait le raisonnement inverse. Comme Paul Jolicœur. Dans sa voiture, l’homme à la belle tête blanche prend le temps de répondre aux questions de La Presse avant son rendez-vous au garage du coin. « Je suis heureux d’être en Floride avec ma conjointe. On fait du vélo, on joue au golf, on va danser trois soirs par semaine », dit-il.

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Paul Jolicoeur est arrivé depuis peu de temps en Floride. Il vient y passer ses hivers avec sa conjointe qui est résidente permanente.

Toutefois, pas question de danser joue contre joue : « Le club social a réduit de beaucoup le nombre de danseurs par soir. Les couples sont éloignés les uns des autres sur le plancher de danse. Et l’on porte tous nos masques en dansant », explique le retraité originaire de Laval.

Clément Jodoin et Lyne Pichette ont décidé eux aussi de passer les Fêtes loin de leurs proches. Ils sont arrivés le 12 décembre à Fort Lauderdale, avec 190 autres passagers d’un vol rempli d’Air Canada. Le couple originaire de Lanaudière a acheté sa maison à Park Lake en 2007. Comme ils travaillent tous les deux, ils passeront trois semaines en Floride et espèrent pouvoir louer leur maison cet hiver.

Sont-ils à l’aise avec leur décision de venir ici en pleine pandémie ? « Oui, on est mieux à Park Lake pour les Fêtes, dit Mme Pichette. C’est moins stressant qu’au Québec. On garde nos petites habitudes comme à la maison. On ne va pas à la plage, on fait très attention dans les lieux publics. Et si l’on reçoit un couple d’amis, c’est à l’extérieur. »

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Lyne Pichette et Clément Jodoin, sur leur balcon avec vue sur le lac

Finalement, on vit comme chez nous à Saint-Barthélemy, mais au chaud !

Lyne Pichette

Bertrand Saysset, le directeur général de Park Lake, nous fait faire le tour du propriétaire. Tout est calme. Les volets de la majorité des maisons sont clos. Les pontons sont entreposés dans des garages. La piscine est déserte. L’activité principale des résidants en cette radieuse matinée de décembre : le ménage et les rénovations.

On croise Dominique Brassard, une retraitée de Repentigny qui passe ses hivers en Floride depuis 2008. Elle est en train de prendre soin de ses fleurs autour d’une petite fontaine.

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Dominique Brassard s’occupe de ses fleurs. Elle est en Floride depuis seulement quelques jours.

Mme Brassard ne regrette pas du tout d’être ici durant la pandémie. Elle se sent en sécurité dans son petit coin de paradis. Son plus grand souci ? Elle n’arrive pas à louer son autre maison, de l’autre côté de la rue.

Travailler en Floride

Selon l’Association canadienne des snowbirds, entre 700 000 et 800 000 Canadiens traversent la frontière américaine à l’automne pour aller passer l’hiver en Floride. « Cette année, on prévoit que la plus grosse vague de snowbirds arrivera après les Fêtes », estime Florence Beaulieu, de la Chambre de commerce Canada/Floride. Toutefois, elle souligne qu’il y a un nouvel attrait pour ceux qui désirent hiverner dans le Sunshine State : le télétravail. « On vit un boom immobilier cet automne, dit-elle. L’inventaire des maisons à vendre est le plus bas depuis 2005. Plusieurs couples canadiens envisagent d’acheter une résidence en Floride, parce qu’ils sont désormais en télétravail. Ici, quand on se lève les yeux de l’ordinateur pour regarder par la fenêtre, on voit des palmiers au lieu de la neige. »

Retraité, Gaétan Roy va passer l’hiver à Boynton Beach à jouer au golf avec sa conjointe, qui le rejoindra cette semaine.

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Gaétan Roy, sur le terrain de golf où il habite et joue, l’Indian Spring Country Club

J’ai analysé la situation et rapidement, j’ai pris la décision de partir. Je trouve ça moins risqué d’être ici que chez moi à Saint-Sauveur.

Gaétan Roy

« Cet automne, quand j’y étais encore, tout le monde venait de l’extérieur des Laurentides pour magasiner et les commerces étaient bondés. »

Le club de golf où il pratique son sport préféré se nomme l’Indian Spring ; près du tiers de ses 850 membres sont des Canadiens. « Le message que la direction du club communique aux membres depuis sa réouverture, le 1er mai, est très clair : soyez doublement prudent, évitez les contacts inutiles et respectez les normes sanitaires. Je porte toujours mon masque en me déplaçant sur le terrain. Et je ne touche à rien, sauf à mon sac de golf », précise Gaétan Roy.

« Le seul souci que j’avais, c’était pour l’épicerie, poursuit M. Roy. Or, à Boynton Beach du moins, les normes sanitaires sont étonnamment plus strictes qu’au Québec. Il y a même un petit lave-auto pour les chariots avec des brosses, de l’eau savonneuse ! »

Avant de partir, comme plusieurs snowbirds, il s’est muni d’une assurance de la Croix Bleue qui couvre la COVID-19. « Il semble que les Québécois qui ont une résidence en Floride pourront se faire vacciner dans un centre privé. Dès que le vaccin est disponible, c’est sûr que je me fais vacciner. »

S’adapter à la pandémie

L’éditrice du journal Le Soleil de la Floride, Denise Dumont, habite à Fort Lauderdale depuis 10 ans. Avec moins de touristes et de visiteurs, les commerces n’ont plus d’argent pour acheter de la publicité dans cet hebdomadaire gratuit qui rejoint des dizaines de milliers de lecteurs. La pandémie a eu raison du tabloïd papier et le journal, fondé il y a 38 ans, est désormais uniquement en version numérique.

Malgré tout, l’éditrice essaie de voir le verre à moitié plein. « On travaille très fort pour rester en vie et pour que l’entreprise comble la perte de revenus », dit Mme Dumont.

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Denise Dumont, éditrice du journal Le Soleil de la Floride

Heureusement, l’être humain a la capacité d’apprivoiser son environnement. Comme tout le monde, le journal va s’adapter à l’épreuve de la COVID.

Denise Dumont, éditrice du journal Le Soleil de la Floride

Hors du travail, l’éditrice se fait aussi rassurante : « C’est sûr que la situation reste inquiétante, mais on prend nos précautions. On connaît les endroits à éviter, là où il y a trop de monde. Je sais où se trouvent les parcs plus tranquilles pour aller jouer au backgammon. »

Mais ce n’est pas tous les snowbirds qui partagent cette philosophie. Le conseiller en placements Michel Constantineau a l’habitude de fêter Noël dans son condo face à la mer, à Deer Field. Pas cette année. Il va plutôt célébrer en Estrie. « Je veux voir l’évolution de la situation et du nombre de cas de COVID avant de partir, après les Fêtes. Ce qui m’inquiète, c’est que la population en Floride est très âgée et les hôpitaux risquent d’être débordés. Même avec une bonne assurance, si tu ne peux pas voir un médecin, ça ne sert à rien. »

Les règles sanitaires les plus strictes ont été observées par notre journaliste et notre photographe tout au long de ce reportage, et ceux-ci se soumettent depuis leur retour à la période de quarantaine prescrite par les autorités.

Visite chez le plus célèbre des snowbirds

Michel Tremblay est un homme d’habitudes. Or, s’il existe une chose qui bouleverse nos habitudes, c’est bien une pandémie mondiale.

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Michel Tremblay regarde le soleil disparaître sous l’horizon, sur la plage du Casa Marina.

Depuis 30 ans, après chaque Salon du livre en novembre, l’auteur des Belles-sœurs plie bagage pour aller passer six mois dans sa maison à Key West. Il n’allait pas changer ses plans cette année. « Si j’avais eu une maison à South Beach ou à Fort Lauderdale, je ne serais pas parti, car il y a beaucoup de cas de coronavirus là-bas », confie Tremblay en entrevue sur la plage du Casa Marina, près de chez lui. « Tandis que le comté de Monroe est un immense territoire, en retrait et pas très peuplé, qui comprend les Keys et les Everglades. Je me sens moins menacé ici qu’au Québec. »

Je fais très attention. Je vis dans une bulle avec deux amies proches. On mange surtout à la maison, même si les restaurants sont ouverts.

Michel Tremblay

« Lorsque je sors, je porte toujours mon masque, poursuit-il. Il est obligatoire partout à Key West, même en faisant de la bicyclette. J’évite le centre-ville et la rue Duval pour ne pas me mêler à la foule. »

Toutefois, les touristes risquent de se faire moins nombreux à Key West durant les Fêtes. La semaine dernière, la mairesse Teri Johnston a imposé un couvre-feu de 22 h à 6 h du matin, du 31 décembre au 3 janvier. Au grand dam des commerçants de cette ville réputée pour ses festivités à l’Halloween et au Nouvel An.

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Michel Tremblay, à son endroit préféré pour regarder le coucher de soleil

Michel Tremblay n’aurait pas aimé rester à Montréal dans le froid et le « grésil ». Et se priver de son refuge où il a écrit tous ses livres depuis 1992. L’auteur a d’ailleurs commencé un nouveau roman depuis son arrivée en Floride.

À ses yeux, la pandémie touche tout le monde, mais son impact est différent selon le temps qu’il nous reste à vivre : « Sauter un hiver au soleil ou manquer un Noël à 23 ou à 25 ans, c’est mieux qu’à 78 ans, dit-il. J’ai peur de ne plus jamais m’asseoir dans une salle de théâtre pour applaudir une production. Je ne peux pas croire que je n’irai plus jamais voir un show à Broadway… »

Dessiner sous les palmiers

Plus jeune, avec son tempérament bohème, Serge Chapleau n’aurait jamais pensé un instant passer ses hivers en Floride.

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Serge Chapleau, en télétravail à sa maison en Floride

« Cela prend un certain âge pour aimer vivre ici », dit le caricaturiste de 75 ans, dans sa maison de Deer Creek, dont la cour donne littéralement sur un terrain de golf !

« Mais depuis 20 ans, la Floride a changé, dit-il. On ne doit plus faire 50 miles de voiture pour trouver une boulangerie artisanale ou un magasin d’aliments bios. Et le gros avantage, c’est la proximité avec Montréal ; environ trois heures de vol, et j’habite à 20 minutes en voiture de l’aéroport de West Palm Beach. »

Contrairement à la majorité des snowbirds, Serge Chapleau n’a pas hésité longtemps avant de partir en décembre.

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Serge Chapleau, dans sa maison de Deer Creek

Le confinement, à mon âge, c’est beaucoup plus facile à faire ici dans la verdure et la chaleur. Ça ne me dérange pas de rester chez moi, même si les restos sont ouverts, ni de ne voir personne.

Serge Chapleau

« En général, à Noël, j’organise un gros party avec une vingtaine d’amis. Cette année, je vais fêter en couple avec ma blonde. »

Serge Chapleau est visiblement serein et se sent en sécurité en Floride. « Ici, dans la région de Deerfield, tout le monde respecte le port du masque et la distanciation dans les espaces publics. Si tu fais attention, ce n’est pas plus dangereux d’attraper le virus qu’au Québec. Certes, il faut se rendre, mais l’avion, avec toutes les nouvelles mesures, est un moyen de transport très sécuritaire, selon des études. Et il faut bien vérifier ses assurances avant de partir. »

Chapleau prend ça un jour (et un dessin) à la fois. « Je me très privilégié de pouvoir travailler au soleil. Je ne pourrais pas être en Floride à ne rien faire. Le jour où je vais prendre ma retraite, je vais me trouver un projet, un livre à publier, ou autre chose pour m’occuper. Je ne peux pas juste jouer au golf », dit notre collègue, en lorgnant quand même le premier trou du terrain jouxtant sa terrasse.