(Montréal) « C’est une grande victoire », lance au bout du fil Jeanne Choquette. La présidente d’Audition Québec cache mal sa joie à l’arrivée récente sur le marché canadien d’un premier masque avec fenêtre transparente conforme aux exigences de Santé Canada.

Michel Saba
La Presse Canadienne

L’obligation imposée par Québec de porter un masque ou un couvre-visage dans les lieux publics à la mi-juillet avait créé « énormément de détresse » chez les malentendants.

« Nous, on lit sur les lèvres. On a besoin de voir la bouche ! », résume Mme Choquette qui nous entend grâce à un dispositif transmettant le son de l’appel directement dans ses implants cochléaires.

Le nouveau masque était « attendu de pied ferme » dans le réseau de la santé, celui de l’éducation et des centres de la petite enfance, a soutenu Mme Choquette.

Le Humask-Pro Vision est un masque à usage unique qui a été mis au point et est fabriqué à Louiseville, en Mauricie. Il devrait se vendre à peine 15 % à 20 % plus cher que les masques comparables, indique Luc Girard, un associé d’Entreprise Prémont.

Le manufacturier prévoit en produire « quelques millions par semaine » dès que la production sera entièrement automatisée en janvier, en plus des cinq millions de masques chirurgicaux standards qui sont fabriqués actuellement chaque semaine.

Entreprise Prémont était une entreprise qui se spécialisait dans les filtres à air. Du jour au lendemain, au tout début de la pandémie, et dans un contexte de pénurie de masques, les propriétaires ont converti toute la compagnie à la fabrication de masques. Elle est passée d’un à 150 employés.

Pour tous

En plus de faire le bonheur des malentendants, le nouveau masque bénéficiera à tous ceux qui ont besoin de voir les expressions du visage pour mieux communiquer, notamment les enfants qui sont suivis par des orthophonistes pour corriger des défauts d’élocution, les personnes qui ont un trouble du spectre de l’autisme, celles qui apprennent une langue, celles qui souffrent de l’Alzheimer ou de la démence.

L’Association du Québec pour enfants avec problèmes auditifs estime que plus de 70 % des élèves qui ont une surdité s’appuient sur la lecture labiale. « Ils ont absolument besoin de voir la bouche de leur interlocuteur pour pouvoir compléter les signaux sonores qu’ils vont réussir à percevoir pour comprendre ce qu’on leur dit », a expliqué Claire Moussel, la directrice générale.

L’arrivée de ce masque vient changer considérablement la donne pour tous ceux qui plaident en d’équipements de protection à la fois sécuritaires et inclusifs.

« C’était compliqué de sensibiliser sans avoir la solution qui était prête, disponible, juste derrière », confie Mme Moussel, qui espère à présent que ce masque soit largement utilisé.

Défi technique

Concevoir un masque qui répond à la « très sévère » norme ASTM F2100 de Santé Canada a représenté tout un défi pour le fabricant.

« Je pensais de faire ça en moins de quatre à cinq semaines et ça a pris pratiquement quatre mois pour réussir à atteindre l’objectif », raconte Luc Girard d’Entreprise Prémont.

Le défi s’est vraiment posé au test du « splash de sang ». Les « soudures » à l’endroit où est insérée la fenêtre sont des endroits particulièrement vulnérables.

La norme exige de démontrer que les coutures sont étanches, explique Dany Charest, le directeur général de TechniTexile Québec. Les matériaux doivent être « capables de résister à des éclaboussures causées par des projections ».

Et ce n’est pas une tâche facile. « Très peu de matériaux tissés ou tricotés » peuvent atteindre les standards de performance qui sont acceptables en milieu de travail.

C’est ce qui explique possiblement selon M. Charest pourquoi les masques artisanaux réutilisables du célèbre designer Jean Airoldi ne répondent pas aux exigences gouvernementales.

Les masques avec fenêtre transparente de M. Airoldi, comme ceux de nombreuses couturières, sont cependant plus esthétiques et « tout à fait convenables » pour le grand public, a insisté la présidente d’Audition Québec.

M. Girard a pris à bout de bras le projet de fabriquer un masque répondant aux normes. Et il avait tout un incitatif, l’une de ses jumelles a un problème d’audition depuis la naissance, a-t-il indiqué en entrevue.

« J’ai mis énormément d’énergie, de temps et d’argent pour réussir à arriver à ce résultat », a-t-il dit, précisant que l’entreprise a injecté 1,8 million dans le projet à ce jour.

Depuis qu’il a fait savoir qu’il développait un tel masque, le téléphone ne dérougit pas d’appels de gouvernements, de distributeurs, de CPE et de services de garde d’ici et d’ailleurs dans le monde.