Près de 300 Québécois se sont fait vacciner, lundi, alors que bon nombre de personnes – notamment des employés de la santé – continuent d’exprimer leurs réticences. Ces craintes sont-elles justifiées ? Entrevue avec la Dre Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill spécialisée dans les virus émergents.

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

Beaucoup d’employés de la santé passent leur tour. Est-ce de mauvais augure dans la quête de l’immunité collective ?

Il ne faut pas trop s’inquiéter de cette réticence. De toute façon, pour l’instant, il n’y a pas assez de doses pour tout le monde. Mieux vaut les donner au personnel de la santé et aux personnes âgées qui souhaitent se faire vacciner. Il faut respecter la volonté de chacun, ne pas mettre trop de pression, ne pas chercher à policer les gens. Plus il y aura de personnes vaccinées, plus cette peur d’être parmi les premiers se dissipera tout naturellement, à mon avis.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE L’UNIVERSITÉ MCGILL

La Dre Anne Gatignol, professeure et virologue à l’Université McGill

Vous-même, vous ferez-vous vacciner ?

Je crois bien que oui. Ce que l’on pourrait redouter, c’est une forte réaction allergique. Mais je me suis beaucoup penchée sur la question ces dernières semaines et j’ai été notamment rassurée de savoir qu’on a modifié l’ARN du vaccin pour éviter des réactions allergiques importantes. À mon avis, les bénéfices de recevoir le vaccin dépassent de beaucoup les risques.

Tout de même, ces vaccins à ARN reposent sur une technologie toute nouvelle, ce qui n’est pas rassurant…

Il est vrai que c’est tout nouveau pour l’humain et que ç’a été fait en un temps record. Mais la technologie existe depuis 10 ans. On l’a retrouvée dans des vaccins pour les animaux et elle a aussi été employée pour certaines pathologies chez l’humain, comme en oncologie.

Mais qui sait si, dans 10 ou 20 ans, on ne découvrira pas que les vaccins auront eu un impact durable sur la fertilité des Terriens ? Ou qu’ils leur auront donné une maladie terrible ?

Vrai, le risque zéro n’existe pas, et on n’a pas le recul nécessaire pour savoir s’il y aura des effets à long terme. Mais le risque m’apparaît limité dans la mesure où l’ARN se dégrade très vite une fois qu’il se retrouve dans la cellule.

Et les enfants ? Comme parent, cela peut être stressant de prendre une décision à leur place.

Les enfants sont loin d’être priorisés, et quand ce sera leur tour, dans six mois, on aura eu encore plus d’informations.

À en croire les réticences de tant de gens à se faire vacciner, l’immunité collective est loin d’être certaine. Si on ne l’atteint pas, ce sera la COVID-19 à très long terme et ses confinements intermittents ?

Il faudrait que 70 % des gens se fassent vacciner. Si on n’en arrivait qu’à 60 %, peut-être que l’on continuerait de vivre avec la COVID-19. Mais dans la mesure où le taux de mortalité serait beaucoup plus faible que maintenant, on pourrait peut-être s’en accommoder, comme c’est le cas avec la grippe saisonnière, qui fait un certain nombre de victimes chaque année.

On ne parle que de vaccins. Peut-on aussi espérer de bonnes nouvelles, bientôt, sur le front des traitements, comme celui sur lequel vous travaillez vous-même ?

D’abord, il ne faut pas oublier que d’autres types de vaccins, basés sur des technologies différentes, sont aussi attendus. Des traitements viendront aussi s’ajouter au tableau, comme ces cocktails d’anticorps [de synthèse] qu’a reçus Donald Trump, le Regeneron. Seulement, ce type de traitement est très cher à produire. Une entreprise américaine a par ailleurs commencé à fabriquer des petits ARN interférents, un traitement à administrer par injection intranasale en tout début de maladie, comme c’est le cas pour le traitement sur lequel je travaille.