Lors de la pandémie de grippe A (H1N1), en 2009, le Québec a vécu sa première vaccination massive de toute la population. À l’approche d’une deuxième expérience, des acteurs clés expliquent ce qu’il faudra faire et, surtout, éviter.

Véronique Lauzon Véronique Lauzon
La Presse

En 2009, alors qu’il était ministre de la Santé et des Services sociaux, le DYves Bolduc voyait venir avec inquiétude la pandémie de grippe A (H1N1). « On savait que c’était un virus virulent qui pouvait tuer beaucoup de personnes. »

La première vague a frappé de mai à la fin de juillet 2009. Et alors que la deuxième vague s’installait, le Québec se préparait à déployer une campagne de vaccination pour toute la population, ce qui représentait alors plus de 7 millions de personnes.

L’un des grands défis était bien sûr de convaincre le plus grand nombre possible de Québécois de l’importance du vaccin. Mais comme l’explique le DGaston De Serres, épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), ce virus n’avait assurément pas la même virulence que la COVID-19. « L’incitatif pour les gens de se faire vacciner était donc moins élevé à l’époque qu’il le sera pour la COVID-19. »

Le jour même de l’ouverture de la campagne de vaccination massive, soit le 26 octobre 2009, un Torontois de 13 ans a succombé à la grippe A (H1N1). « Là, les gens ont compris que ça pouvait tuer des enfants », a expliqué le DBolduc, qui a l’impression que ce triste évènement avait alors encouragé bien des gens à se rendre dans un centre de vaccination.

Somme toute, le Québec « peut être fier de sa performance », a conclu le Bilan de la direction générale de santé publique de la vaccination contre la grippe pandémique de 2009. Les auteurs rappellent qu’à la fin de la campagne de vaccination, le 18 décembre 2009, 55,9 % de la population était vaccinée, alors que la moyenne canadienne était de 45 %, taux qui était déjà meilleur que celui d’autres pays industrialisés tels l’Australie (25 %), les États-Unis (20 %), le Japon (12 %), la France (8 %) et l’Angleterre (7 %).

À l’époque, le bilan qu’on avait fait était que le Québec était un des endroits où ça avait été le mieux géré au monde.

Le DYves Bolduc, ministre de la Santé et des Services sociaux lors de la pandémie de grippe A (H1N1)

Même si la couverture vaccinale a été plus importante qu’à d’autres endroits, David Levine, qui était à l’époque président-directeur général de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, a confié qu’à près de 56 %, c’était toutefois moins que ne le souhaitaient les autorités gouvernementales. « On aurait voulu avoir 70 %. C’est le chiffre qu’on se donnait pour une sorte d’immunisation à un niveau qui bloque la propagation. »

Le fait que la deuxième vague se soit terminée à la mi-décembre et que des experts estimaient qu’une troisième vague était peu probable a sûrement incité des personnes, disposées à recevoir le vaccin, à changer d’avis. « C’était effectivement une couverture très intéressante, mais elle aurait été encore plus grande si la deuxième vague s’était poursuivie », a affirmé le DDe Serres.

D’après eux, les antivaccins ne sont pas plus nombreux en ce moment qu’à cette époque. « Je pense qu’il y a plus de personnes qui sont pour le vaccin contre la COVID-19, parce que le danger de ne pas prendre le vaccin est beaucoup plus grand qu’il ne l’était en 2009 [pour la grippe A (H1N1)] », a souligné M. Levine.

L’apport des partis de l’opposition

Pour l’ancien ministre de la Santé, la réponse des Québécois à la vaccination de 2009 est attribuable en bonne partie aux formations de l’opposition, qui se sont ralliées derrière lui pour lancer un message clair à la population. « À ce moment-là, une des forces du Québec a été de ne pas jouer la politique. On a joué le bien-être et la santé », a évoqué M. Bolduc, qui a recommencé à travailler comme médecin après son passage en politique.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

En 2009, les députés Amir Khadir (Québec solidaire), Bernard Drainville (Parti québécois), Éric Caire (Action démocratique du Québec, absent de la photo) et le DYves Bolduc, alors ministre de la Santé et des Services sociaux, se sont fait vacciner « ensemble » contre la grippe A (H1N1).

Yves Bolduc est convaincu que le moment où Amir Khadir (Québec solidaire), Bernard Drainville (Parti québécois), Éric Caire (Action démocratique du Québec) et lui se sont fait vacciner « ensemble » a été un des tournants de la campagne. « Dans ces dossiers-là, à un moment, il faut que les gens arrêtent d’avoir un discours d’opposant. »

Le sénateur Kelvin K. Ogilvie, qui a participé à l’étude La réponse du Canada à la pandémie de grippe H1N1 de 2009, va même plus loin. Il est important d’avoir à l’échelle canadienne des messages harmonisés. Pour gagner et conserver la confiance du public, il est important d’avoir un message uniforme dans tout le pays. « De nombreuses voix, un seul message », résumait l’étude. Pour cet ancien président du Comité sur la recherche en santé de Recherche Canada, ce ne fut pas le cas en 2009 et ce n’est toujours pas le cas avec la pandémie de la COVID-19, alors que chaque province a des mesures et des avis différents sur plusieurs questions.

La leçon qu’on aurait dû tirer de 2009 est la nécessité absolue d’avoir une stratégie nationale. Mais dans tous les dossiers, le Canada n’a jamais réussi à être bon dans les stratégies nationales.

Kelvin K. Ogilvie, ex-président du Comité sur la recherche en santé de Recherche Canada

Au Québec, la principale difficulté à laquelle le réseau de santé publique a fait face a été l’approvisionnement en vaccins, lit-on dans le bilan de la Direction de santé publique. Même si tout était en place pour vacciner de nombreuses personnes dans un court laps de temps, les quantités de doses livrées au Québec par Santé Canada étaient moindres que celles attendues.

Pour M. De Serres, les problèmes d’approvisionnement en vaccins feront également partie des obstacles que les Canadiens rencontreront lors de la campagne contre la COVID-19. « Puisque le nombre de doses sera limité, ce sera graduellement, tout au long de l’année prochaine, qu’elles vont arriver. Ce ne sera donc pas comme lorsqu’on fait une campagne de vaccination d’influenza, où toutes les doses sont prêtes et que ça part à vitesse grand V. Dans le cas de la COVID-19, c’est vraiment l’approvisionnement qui sera l’étape limitante, beaucoup plus que le nombre de vaccinateurs et le nombre de personnes qui désirent se faire vacciner. »

Tout comme lors de la campagne A (H1N1), il faudra donc établir des groupes prioritaires comme les travailleurs de la santé et les personnes vulnérables. D’après M. De Serres, il pourrait aussi être envisagé, tout comme en 2009, de vacciner en priorité les populations dites éloignées « qui ont des ressources hospitalières très limitées ».

Alors que le gouvernement Legault vient de faire volte-face sur sa décision d’autoriser les rassemblements à Noël, Yves Bolduc avait justement ce conseil à donner : il ne faut pas avoir peur de revenir sur ses décisions. « Si le tableau a changé, il faut se rajuster », conclut-il en confiant que, jusqu’à présent, il trouve que les autorités provinciales font un bon travail face à la pandémie.

Les bons coups de la campagne de vaccination contre la grippe A (H1N1)

Préparation

Depuis 2005, des groupes de travail planifiaient l’organisation d’éventuelles vaccinations de masse. Cette préparation est l’une des raisons du bon fonctionnement de la campagne en 2009, selon les auteurs du Bilan de la Direction générale de la santé publique de la vaccination contre la grippe A (H1N1). « Il appert que la préparation de longue date a été un élément clé de la réussite de l’opération de vaccination de masse », peut-on lire. « Ça démontrait que le réseau de la santé était tout à fait capable de mettre sur pied de grandes campagnes de vaccination », a d’ailleurs affirmé à ce propos le DGaston De Serres.

Capacité d’adaptation

« La capacité d’adaptation et la rapidité démontrée pour s’ajuster constamment aux nouvelles données ou directives ont constitué l’une des forces de l’organisation de cette campagne », ont aussi écrit les auteurs du bilan. À ce sujet, Yves Bolduc rappelle que le Québec avait alors une Santé publique « très régionalisée ». « Une des faiblesses dans le dossier de la COVID-19 est que la Santé publique a beaucoup été défaite et qu’elle est plus centralisée, ce qui n’aide pas pour la gestion de la COVID-19. »

Bonne communication

À plusieurs reprises dans le bilan de la Direction générale de santé publique, on souligne qu’une bonne communication est essentielle à la réussite d’une campagne de vaccination, et ce, tant à l’interne qu’auprès des partenaires et de la population. Puisqu’il y a eu beaucoup de changements et des directives de dernière minute, une bonne communication est cruciale. « L’expérience démontre que l’effort doit être continu pour éviter toute rupture dans le cycle de l’information », lit-on dans l’étude.