D’abord, il y a eu un plan, celui d’aller souper chez l’un de ses fils, où se seraient joints d’autres membres de la famille dans le respect des règles sanitaires. Puis il y a eu la question compliquée du confinement, qui est devenu impossible à respecter pour l’un de ses fils, qui allait devoir travailler jusqu’au 24 décembre. Et chaque jour, le nombre de cas ne cessait d’augmenter, au point qu’elle s’est dit que l’idée de tenir un rassemblement sécuritaire devenait de plus en plus utopique.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Alors, Claire Lanari a pris sa décision, avant même l’annonce du premier ministre : non, elle n’ira pas au souper de Noël cette année. C’était, pour elle, une question de « responsabilité » face à ses enfants.

« Si jamais je tombais malade, que je décédais à cause de la COVID, mes enfants auraient à vivre avec cette culpabilité de me l’avoir transmise », dit la Montréalaise de 83 ans.

Bien sûr, renoncer à voir ses trois fils, ses trois petits-enfants et son arrière-petite-fille lui a serré le cœur. Elle passera Noël seule dans son appartement, avec un repas de dinde qu’a promis de lui préparer son fils, qu’elle mangera en même temps que ses enfants par vidéoconférence.

Non, je n’ai pas peur de la solitude. Maintenir une distance est un geste d’amour cette année. Je ne doute pas que mes enfants m’aiment, ils ne m’abandonnent pas.

Claire Lanari

Si Claire Lanari avait déjà fait son deuil du souper de Noël avant l’annonce du gouvernement, d’autres sont maintenant placés devant un dilemme déchirant. De nombreux lecteurs qui ont répondu à l’appel à tous lancé par La Presse à ses lecteurs jeudi après-midi ont fait part de leur désarroi. « Ma mère octogénaire devait nous recevoir le soir du 25 », nous a écrit Nicole. « Elle avait tout acheté et cuisiné, ce qui, pour elle, représente un effort économique important. Or, elle vient de nous dire qu’il n’est pas question qu’elle annule cette soirée. Elle croit que nous ne sommes pas à risque puisque nous nous protégeons toujours. Si c’était si simple… » Nicole se pose donc la question : « Que devons-nous faire ? La laisser déprimer ou y aller ? »

Christine Grou, présidente de l’Ordre des psychologues du Québec, invite les gens à trouver un moyen de ne pas laisser complètement les personnes seules à leur solitude. « Il faut faire attention d’éviter le désespoir » en s’assurant, par exemple, qu’un proche garde un œil sur elles, qu’il leur rende visite. « Ce qu’on veut éviter, ce sont les grands rassemblements, la proximité, les accolades, les câlins, le fait de passer beaucoup de temps ensemble, voire, parfois, de dormir sous un même toit », dit Mme Grou.

Loin des enfants

Habituellement, Dominique Vincent recevait une bonne quinzaine de personnes pour Noël chez elle, dans Lanaudière. Cette fois-ci, les grands-parents seront seuls, et loin de leurs deux petits-fils nés cette année. « Je ne les ai même jamais embrassés encore », dit la femme de 56 ans. Pour elle, annuler le souper de Noël est une question de « gros bon sens », surtout quand elle pense au personnel du milieu de la santé.

Et je ne voudrais pas qu’on arrive aux soins intensifs au point où il faudrait qu’on choisisse de sauver une personne comme moi, ou une personne de 35 ans.

Dominique Vincent

Un autre lecteur, Michel, se désole de ne pas pouvoir voir ses deux enfants pour Noël. Ceux-ci habitent hors de sa région et les membres de la famille avaient prévu se retrouver tous les quatre pour une rare fois cette année. « Est-ce que ce sera considéré comme un “rassemblement” ? Nous exposons-nous à la délation et (ou) à une amende ? Qui peut me répondre ? Nous sommes une famille très unie et c’est très accablant d’envisager un temps des Fêtes sans nos [deux enfants] », écrit le retraité.

Guy Bélanger, de Brossard, aussi fêtera seul avec son chat. Célibataire depuis le 12 mars dernier (oui, la journée de l’annonce du confinement !), il avait un moment envisagé de se joindre à la famille d’un ami pour Noël, avant de finalement y renoncer. « Pour moi, c’est une décision raisonnable de fêter chacun de notre côté. » Le soir du réveillon, il en profitera peut-être pour faire une marche dehors, au frais. « J’ai déjà fait ça, le soir du 24 décembre : aller marcher dans la rue, voir dans les maisons les gens qui fêtent, qui ouvrent les cadeaux, les enfants qui s’amusent. Au lieu de m’attrister, ça me faisait plaisir de voir les gens heureux. Ça me rappelait mes propres souvenirs de Noël. »

— Avec Ariane Krol, La Presse