On se souviendra de cette pandémie pour le masque qu’on oublie au fond d’une poche, pour la réunion Zoom qu’on écoute à moitié, pour la bise qu’on n’ose plus donner et, peut-être surtout, pour les files d’attente.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Les files partout. Chez le boulanger. À la SAQ. À la quincaillerie. Longues, exaspérantes, parfois anxiogènes.

On n’a encore rien vu. Bientôt, on se mettra en rang pour ce qui s’annonce comme la plus longue des files d’attente de cette pandémie. Pour le vaccin.

PHOTO FOURNIE PAR BIONTECH

Le précieux sérum semble à portée de main. Santé Canada pourrait autoriser le vaccin de Pfizer la semaine prochaine. Le Royaume-Uni l’a déjà fait.

Le précieux sérum semble à portée de main. Santé Canada pourrait autoriser le vaccin de Pfizer la semaine prochaine. Le Royaume-Uni l’a déjà fait ; dès lundi, les Britanniques commenceront à être vaccinés.

Enfin. Ce vaccin, c’est la lumière au bout d’un tunnel particulièrement sombre et glauque. L’espoir de revenir à la vie d’avant n’a jamais semblé aussi tangible.

Évidemment, les doses seront distribuées au compte-gouttes. On vaccinera d’abord les groupes prioritaires. Québec présentera son plan dans les prochains jours, a appris mon collègue Paul Journet.

On peut imaginer sans mal que les premiers vaccinés seront les travailleurs de la santé, les aînés dans les CHSLD et les résidences ou les diabétiques, bref, les Québécois particulièrement vulnérables au virus.

On patientera. Tout le monde comprendra qu’il faut d’abord protéger « nos anges gardiens », ceux qui montent au front tous les jours pour combattre ce virus. Personne n’aura envie de passer pour un Claude Dubois en puissance devant une clinique de vaccination. Chacun son tour…

* * *

Pourtant, tout le monde est pressé. Tout le monde souffre des conséquences de cette pandémie.

Tout le monde veut que ça finisse au plus vite.

Or, la campagne de vaccination s’étirera sur de longs mois. Peut-être même jusqu’en 2022. Et plus le temps passera, plus on risque de se bousculer dans la file d’attente.

Une fois les anges inoculés, à qui donnera-t-on la priorité ? De sérieux dilemmes éthiques sont à prévoir. Pourquoi ce travailleur essentiel et pas lui ? Un enseignant a-t-il plus de valeur pour la société qu’un ouvrier d’abattoir ?

Devrait-on prioriser les jeunes adultes, même s’ils souffrent peu du virus, puisqu’ils ont tendance à le propager davantage ? À ce sujet, les experts ne s’entendent pas, d’autant qu’ils ne savent pas encore avec certitude si le vaccin empêchera la transmission du virus.

L’attente sera d’autant plus éprouvante si les bars, les restaurants ou les cinémas se mettent à refuser l’entrée aux personnes non vaccinées. S’ils exigent de voir les « passeports immunitaires » de leurs clients.

Ça ressemble à un scénario de la glaçante série Black Mirror. Mais ce n’est pas de la science-fiction. Au Royaume-Uni, le ministre responsable du vaccin, Nadhim Zahawi, a prévenu lundi que les commerces pourraient demander à leurs clients de prouver qu’ils ont bien été vaccinés.

Au bout de quelques mois, dans la file d’attente, on finira bien par sentir monter l’impatience. Le sentiment d’injustice. On entendra : « Heille ! Il passe devant nous autres, lui, monsieur… »

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On s’impatiente déjà. À Ottawa, les partis d’opposition talonnent le gouvernement Trudeau depuis des jours. Quand aura-t-on accès au vaccin ? Combien de doses ? On est en train de se faire dépasser par tout le monde !

Ces critiques ne reflètent pas la réalité. Le Canada a négocié à fort prix des ententes avec de nombreux laboratoires pharmaceutiques. Ces contrats s’élèvent à plus de 1 milliard de dollars. Justin Trudeau estime que la moitié des Canadiens seront vaccinés d’ici septembre 2021.

Les Britanniques le seront un peu avant nous. Les Américains, aussi. Mais les Canadiens sont loin d’être en queue de peloton. S’ils se donnaient la peine de tourner la tête, ils verraient une longue file s’étirer derrière…

Des pays pauvres, évidemment. Des pays qui n’ont pas les moyens de négocier des ententes avec Big Pharma.

La plus grande question éthique qu’on aura à se poser, la voilà : sera-t-on prêt à laisser passer les plus vulnérables de la planète afin de leur donner un accès plus rapide au vaccin ? Quitte à attendre deux mois, six mois de plus ?

Dans L’actualité, l’épidémiologiste Benoît Mâsse plaide pour qu’on ait cette patience. « La piqûre risque de me faire très mal si je passe devant ceux et celles qui en ont le plus besoin. » Les Québécois ont souffert depuis mars, reconnaît-il, mais la souffrance ne s’arrête pas aux frontières du pays.

Lisez l’article « À qui les premières doses » de L’actualité

Le virus non plus. Jusqu’à présent, il a tué 1,46 million de personnes dans le monde. Il a provoqué l’effondrement de pans entiers de l’économie internationale.

Et la seule façon de l’éradiquer, c’est de travailler ensemble, selon le directeur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus. Fin octobre, il soulignait qu’il serait plus efficace « de vacciner certaines personnes dans tous les pays que toutes les personnes dans certains pays ».

Le « nationalisme vaccinal », ajoutait-il, aura pour effet de prolonger la pandémie, pas de la raccourcir.

L’OMS chapeaute l’initiative COVAX, qui doit permettre aux pays à faible revenu de vacciner 20 % de leur population, à commencer par leurs travailleurs de la santé. Plus de 170 pays se sont engagés à soutenir le programme, qui a récolté près de 2 milliards de dollars américains.

Le problème, c’est que, comme la course aux masques du printemps, la course au vaccin s’est emballée. Les pays riches se sont précipités pour pouvoir l’offrir à leurs propres citoyens. Ils ont déjà réservé neuf milliards de doses pour 2021. Pour les pays moins nantis, il ne reste que des miettes.

Selon une analyse d’Oxfam, même si les cinq vaccins les plus prometteurs étaient tous approuvés d’urgence, près des deux tiers de la population mondiale (61 %) ne seront pas vaccinés avant au moins 2022.

Le Canada s’est engagé à verser 220 millions au programme COVAX. Pour freiner la pandémie, il faut éliminer le virus partout, a reconnu Justin Trudeau en septembre. On le comprend. Mais on ne peut qu’imaginer la pression qu’il subit, au Canada, pour vacciner tout le monde le plus rapidement possible.

Ça aussi, c’est compréhensible. Tout le monde veut en finir une fois pour toutes avec ces satanées files d’attente. Le plus difficile sera de choisir la meilleure façon – la plus équitable, mais aussi la plus efficace – de les éliminer pour de bon.