La Presse a joint plusieurs experts qui se penchent sur la pandémie pour leur demander comment, personnellement, ils allaient fêter Noël et comment ils appliqueront ou interpréteront les consignes du gouvernement.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

L’idée, inspirée d’un reportage du New York Times pour Thanksgiving, est de savoir comment ils transposent la science dans leur vie quotidienne.

Les résultats de ce tour d’horizon ne laissent aucune place au doute. Ces spécialistes, peu importe les regards différents que leurs disciplines respectives les amènent à poser sur la COVID-19, seront terriblement prudents. Non seulement respecteront-ils à la lettre les consignes sur le nombre de rencontres, le nombre de convives et les périodes de confinement volontaire, mais ils iront souvent plus loin : port du masque, distanciation, rencontres à l’extérieur, prudence extrême avec les parents plus âgés.

Voici ce qu’ils feront et ce qu’ils nous conseillent.

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« Un rituel important »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marie-France Raynault, cheffe du département de médecine préventive et santé publique au Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM)

La Dre Marie-France Raynault va fêter Noël avec ses proches, neuf personnes issues de trois ménages. Il n’y aura qu’une seule fête et elle se déroulera le 24 décembre, selon ses règles. La spécialiste va fournir des masques de procédure à ses invités et s’assurer qu’ils ne les enlèvent que pour boire et manger. Elle va aussi régler le volume de la musique de façon à ce que tout le monde puisse parler sans avoir à élever la voix. À table, ses convives seront regroupés par bulle familiale. Le confinement de sept jours avant le party devra être rigoureusement respecté. Les cadeaux seront achetés et emballés. Et les courses seront faites. « Je pense qu’il y a un risque associé avec la période des Fêtes d’augmentation de la transmission, dit-elle. Mais je pense que ce rituel est particulièrement important pour les enfants, pour leur donner le plus possible, et c’est mon objectif, l’impression qu’ils vivent une vie normale avec une fête de Noël. »

Un conseil ? « Suivez les directives gouvernementales à la lettre et tenez un seul, maximum deux rassemblements de Noël. »

« C’est tellement difficile de respecter nos bonnes résolutions »

PHOTO BERNARD BRAULT, LA PRESSE

Quoc Dinh Nguyen, gériatre et épidémiologiste spécialisé en vieillissement au CHUM

Fêtera-t-il Noël ? Ne fêtera-t-il pas ? Le DQuoc Dinh Nguyen, pour qui cette fête est le jour le plus important de l’année, n’a pas encore pris sa décision. « Plus jeune, on se rencontrait chez ma grand-mère, aujourd’hui décédée. On était une quarantaine et on ne se couchait pas. Noël est extrêmement important pour tout le monde dans ma maisonnée », dit-il. Le gériatre va baser sa décision sur les attentes et l’évolution des cas dans les prochaines semaines. Mais peu importe le plan retenu, il n’y aura pas plus de deux rassemblements et pas plus de 10 personnes à la fois. « Une de mes grandes craintes, c’est que les gens se disent, oui, on va rester à deux mètres, oui, on va porter le masque, oui, on ne sera pas plus que 10, oui, si j’ai des symptômes, je n’irai pas, mais dans le coup de Noël, c’est tellement difficile de se freiner et de respecter nos bonnes résolutions. »

Un conseil ? « Allez-y dans le spectre minimal de ce que vous trouvez acceptable et voyez ça comme un choix que vous faites, pas un choix imposé par le gouvernement. Ne mettez aucune pression sur personne, et particulièrement les aînés. »

« Je suis à l’aise avec l’histoire des sept jours »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Christian L. Jacob, président de l’Association des microbiologistes du Québec

M. Jacob est 100 % d’accord avec le plan du gouvernement dans la mesure où les gens respectent le confinement de sept jours avant et après les festivités. Il prévoit assister à deux rassemblements de 10 personnes : un premier chez ses parents de 64 ans, avec sa femme, ses deux enfants de 4 et 7 ans, et un deuxième chez une tante. « Je suis à l’aise avec l’histoire des sept jours. Ça permet de couvrir la phase infectieuse de la très grande majorité des gens. Le risque est beaucoup moindre quand on réussit à s’isoler sept jours », souligne Christian L. Jacob.

Un conseil ? « Plus on va être capables de respecter la période d’isolement de sept jours, plus on va être capables d’avoir de liberté du 24 au 27 décembre, et moins on va mettre nos proches en danger. Il n’y a pas de secret. »

« Faites hyper attention aux personnes vulnérables »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Roxane Borgès Da Silva, professeure à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Roxane Borgès Da Silva, d’origine française, n’a pas d’autre famille au Québec que celle de son mari. Le 24 au soir, ils seront 10 autour de la table : elle, son mari, leurs trois enfants de 10, 14 et 15 ans, les beaux-parents de 71 ans, son beau-frère, sa femme et leur fille. Mme Da Silva va demander à ses beaux-parents de garder leur masque, sauf pendant le repas. Elle va aussi les asseoir à un bout de la table et veiller à ce qu’ils respectent les deux mètres. « Je salue cette décision du gouvernement. Je trouve que c’est très bien, ce qu’ils ont proposé, parce que ça répond non seulement à un besoin de la population, mais également parce que ça correspond à ce qu’on a de plus précautionneux comme méthode pour recevoir et voir du monde dans le temps des Fêtes. Par contre, là où je me questionne, c’est : est-ce que les gens vont le respecter ? »

Un conseil ? « Faites hyper attention aux personnes vulnérables : les plus de 70 ans, malades chroniques, immunosupprimées, etc. Si deux familles avec de jeunes enfants veulent se voir, je les encourage à se voir dehors plutôt que de faire un party. »

« Ça demeure un peu trop dangereux dans le contexte actuel »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Benoit Barbeau, spécialiste en virologie de l’Université du Québec à Montréal

Benoit Barbeau va fêter Noël avec sa conjointe. Pas d’enfants. Pas d’amis. Il ne visitera pas non plus la parenté. « Même si le gouvernement québécois nous incite à nous réunir dans les fameux quatre jours, je crois que ça demeure un peu trop dangereux dans le contexte actuel de la pandémie, explique-t-il. Je pense qu’il est plus prudent de rester chez soi et de limiter les contacts. » M. Barbeau verra ses parents de 80 ans dehors, s’il les voit, et contactera ses enfants par Zoom ou FaceTime. « Moi, personnellement, je ne comprends absolument pas cette décision du gouvernement. Ça va à l’encontre de tout ce qui a été dit auparavant et de ce qu’on sait du virus. Je comprends qu’on ait besoin de se rencontrer, au niveau santé mentale et social. Mais je crois que si on a de sérieux problèmes après les Fêtes et qu’on voit un nombre important de cas d’infections et d’hospitalisations, on n’aura rien réglé. »

Un conseil ? « Si vous êtes capable de rester à zéro réunion de famille, faites-le. Mais si vous décidez d’avoir une réunion, limitez le nombre de résidences qui vont se regrouper. Autrement, allez à l’extérieur. »

« On s’est dit que le plus important était de voir la famille immédiate »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste, responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections au CHU Sainte-Justine

La Dre Caroline Quach-Thanh va faire un seul rassemblement. Autour de sa table, ils seront 10, provenant de cinq adresses : ses parents de 76 et 80 ans, ses trois enfants, son mari, sa sœur et sa fille, « point final ». Habituellement, à Noël, ils sont 70. « Dans la famille de ma mère, ils sont neuf. Dans la famille de mon père, ils sont cinq. Tout le monde a des enfants et des petits-enfants. C’était clair que d’emblée, on ne les voyait pas cette année. On s’est dit que le plus important était de voir la famille immédiate, ce qu’on fait. » Mais les règles seront scrupuleusement respectées. Et une attention particulière sera portée à la fille de sa sœur qui va à la maternelle. « Elle finit l’école le 16 décembre. On va la surveiller de près jusqu’au 24 », précise-t-elle.

Un conseil ? « Au moindre symptôme, ce n’est pas l’année où on se dit : je vais prendre un Tylenol et y aller. C’est l’année où on se dit : j’ai des doutes, je vais aller me faire tester, puis je vais rester chez moi. »

« Je ne veux pas prendre le risque d’inviter des gens qui me sont proches »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

Benoît Mâsse, épidémiologiste et professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal

Benoît Mâsse n’a pas une grande tolérance au risque. Durant les Fêtes, il va rester dans sa bulle. « Je ne veux pas prendre le risque d’inviter des gens qui me sont proches. Ça ne sera pas relaxant. En plus, c’est stressant pour les jours qui suivent, explique-t-il. Mes parents ont plus de 80 ans. Si l’un l’attrape, l’autre l’attrape aussi parce qu’ils sont toujours un à côté de l’autre. » M. Mâsse ajoute qu’à Noël, « on ne mange pas en 40 minutes ». Et qu’en plus, « il faut que ce soit le fun ». « On fait ça pour avoir du fun, dit-il. Mais on n’aura pas de fun parce qu’on va être sur les nerfs. Dehors, je n’ai aucun problème. On va aller marcher avec mes parents à l’extérieur. C’est beaucoup moins risqué. »

Un conseil ? « Abstenez-vous autant que possible. On est bien mieux de faire des activités plus fréquentes dehors qu’une seule activité à l’intérieur. Sans que les personnes décèdent, à 80 ans, elles peuvent avoir des séquelles qui vont les rendre inactives pour le restant de leurs jours. »

« On va se voir quand même un peu »

PHOTO YAN DOUBLET, LE SOLEIL

Gaston De Serres, médecin-épidémiologiste à l’Institut national de santé publique du Québec

À Noël, le DGaston De Serres va tout couper : les contacts, la durée du rassemblement et les rapprochements. « Mais on va se voir quand même un peu », confie-t-il. Ses quatre enfants ont de 31 à 37 ans. Ils ont des conjoints et des enfants. Impossible, donc, de tous les voir en même temps. Il fera probablement deux rassemblements de moins de 10 personnes. Les soirées seront écourtées. Les invités vont rester loin les uns des autres et porter un masque la plupart du temps. « Je suis prêt à vivre avec le risque, ajoute-t-il. Et s’il arrive de quoi, ce n’est pas les enfants qui auront pris la décision, c’est nous tous qui allons l’avoir prise ensemble. Les processus où tout le monde est impliqué, je trouve que c’est sain. C’est important, c’est utile. »

Un conseil ? « Priorisez les gens que vous voulez voir et dites aux autres que ce n’est pas parce que vous ne les aimez pas, mais que cette année est une mauvaise année. »