« Pourquoi les femmes enceintes ne sont-elles pas priorisées ? »

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

La Dre Violaine Marcoux, présidente de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, ne cache pas son impatience face au gouvernement Legault.


Depuis des mois, avec plusieurs collègues, elle réclame deux choses : d’une part, que toutes les femmes qui arrivent à l’hôpital pour accoucher passent un test de dépistage de la COVID-19, à traiter prioritairement et en quelques heures ; d’autre part, que soit constitué un registre de toutes les femmes enceintes ayant attrapé la COVID-19, histoire d’assurer un suivi de leur état et de celui de leur bébé.

Dans un cas comme dans l’autre, tout traîne depuis des mois, se désole-t-elle.

Selon les consignes gouvernementales, les parturientes doivent porter le masque, mais elles peuvent le retirer s’il devient intolérable. « Cela porte à interprétation », fait observer la Dre Marcoux.

Pendant le travail, les femmes demandent souvent d’enlever [le masque]. Or, il y a peu de domaines de la médecine qui amènent une aussi grande proximité entre le personnel soignant et les patients.

La Dre Violaine Marcoux, présidente de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec

Cela cause un stress pour le personnel, qui, tout en continuant de prendre des précautions, pourrait travailler l’esprit un peu plus tranquille si la femme devant eux venait de recevoir un test négatif.

Certains hôpitaux, notamment Sainte-Justine, font un dépistage systématique et les résultats sont reçus en quelques heures. Dans certains autres établissements, le dépistage des parturientes se fait, mais ces tests n’étant pas mis en priorité, le résultat arrive souvent bien après l’accouchement, ce qui n’est pas très utile.

La Dre Isabelle Boucoiran, obstétricienne qui travaille au Centre d’infectiologie Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine, souligne à quel point le système mis en place dans son établissement fonctionne bien et devrait être reproduit ailleurs. L’enjeu n’est pas mince, souligne-t-elle. « Notre peur, c’est qu’il y ait contamination d’une équipe médicale et qu’une maternité ferme », dit-elle, soulignant qu’une infirmière spécialisée en obstétrique est difficile à remplacer.

Une femme sur le point d’accoucher « passe 2 heures à 2 h 30 min en contact très rapproché » avec le personnel soignant, explique la Dre Boucoiran.

Dans les centres où le dépistage systématique et rapide n’est pas fait, la femme doit donc être considérée comme ayant la COVID-19, « et toute la logistique s’en trouve compliquée. Beaucoup plus de précautions doivent être prises » par les médecins, les infirmières, les anesthésistes, etc.

Sophie Leclair, représentante des infirmières de Sainte-Justine (CSN), est tout aussi préoccupée que ces obstétriciennes qu’un dépistage systématique et rapide ne soit toujours pas instauré partout.

Idem pour Josyane Giroux, présidente du Regroupement des sages-femmes du Québec. « Exiger de ces femmes qu’elles portent le masque, c’est trop contraignant. Accoucher, ça demande un énorme effort et très rares sont les femmes qui choisissent de le porter jusqu’à l’arrivée du bébé. »

Un registre demandé

Par ailleurs, la Dre Boucoiran ne comprend pas non plus pourquoi le gouvernement du Québec fait obstacle à la mise en place d’un registre des femmes enceintes atteintes de la COVID-19, d’autant qu’il est déjà financé par des instituts de recherche fédéraux et par la Santé publique du Canada. Un tel registre ne coûterait donc rien au gouvernement québécois et il permettrait de faire un suivi de toutes les femmes enceintes qui ont eu la COVID-19.

En général, les femmes enceintes qui ont la COVID-19 s’en tirent bien, mais elles risquent tout de même d’avoir une forme plus grave de la maladie, selon de premières recherches sur le sujet. Le risque d’accouchement prématuré est aussi plus important, note la Dre Boucoiran.

La surveillance périnatale n’est-elle pas une priorité pour le Québec ?

La Dre Isabelle Boucoiran, obstétricienne qui travaille au Centre d’infectiologie Mère-Enfant du CHU Sainte-Justine

La Dre Boucoiran croit comprendre que le blocage ministériel vient peut-être d’une question de consentement, qui peut pourtant facilement être obtenu, insiste-t-elle. Elle précise d’ailleurs que de hautes balises éthiques ont déjà été demandées et élaborées avant la demande de financement auprès d’Ottawa.

Sa consœur, la Dre Marcoux, ne comprend pas davantage. « Ça fait des mois qu’on demande un tel registre et on nous répond que ce n’est pas une priorité. »

Cela étant, « on a peu de données sur l’impact de la COVID-19 sur les femmes enceintes québécoises », fait-elle remarquer.

Pour connaître l’opinion du gouvernement du Québec sur le dépistage systématique des parturientes et comprendre ses réserves sur la création d’un registre des femmes enceintes atteintes de la COVID-19, on a d’abord téléphoné au cabinet du ministre de la Santé, Christian Dubé, où on nous a indiqué que l’obstétrique était du ressort du cabinet de Lionel Carmant, ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux.

Là, on nous a plutôt dirigée vers les fonctionnaires du ministère de la Santé. On nous a indiqué par courriel qu'un test négatif ne fait qu'indiquer que la personne n'était pas contagieuse au moment du test, «mais cette situation peut se renverser rapidement».

« La Santé publique prône davantage des mesures universelles de protection pour toute la clientèle, peu importe les résultats des tests. »

En ce qui concerne le registre national des femmes enceintes attentes de la COVID-19, le ministère dit « générer ses propres données et ne pas avoir besoin d'un registre fédéral ».