Alors que Québec appelle à donner un sérieux « coup de barre » dans les résidences privées pour aînés (RPA), des propriétaires s’inquiètent. Malgré la mise en place de protocoles sanitaires « très stricts », le virus parvient encore à trouver des façons de se frayer un chemin entre leurs murs, et ce, aux quatre coins de la province.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« C’est incroyable, ce qui se passe, parce que les mesures sont très fortes, mais le virus est rentré pareil. J’ai du mal à comprendre par moments, surtout que mon staff ne se promène pas d’un établissement à l’autre », confie Jean Aubé, propriétaire de la résidence Aubé, située dans le quartier Sainte-Foy, à Québec.

Son établissement fait partie des résidences qui sont classées « critiques » par le gouvernement Legault actuellement. Une quinzaine de résidants y ont été déclarés positifs à la COVID-19, ce qui représente 59 % du nombre de lits disponibles. Trois personnes y ont malheureusement succombé.

Ç’a été une dure déception, un certain sentiment d’échec aussi, puisqu’on travaillait très fort pour garder le virus à l’extérieur. J’ai pris ça comme une défaite.

Jean Aubé, propriétaire de la résidence Aubé

« Ils ne lâchent pas »

À Lavaltrie, la résidence Souvenirs du Cœur a aussi fait face à une éclosion ; 26 usagers ont contracté la maladie, soit 33 % d’entre eux. On y recense également cinq décès. « Le nerf de la guerre, c’est de continuer de nourrir et de faire boire nos résidants. C’est essentiel si on veut qu’ils passent à travers. Ils sont faibles, épuisés et amorphes », résume le directeur, Marc Taillefer, qui ajoute que la transmission a « heureusement été centralisée sur seulement deux étages ».

Pour lui, c’est la circulation d’individus qui doit être mieux encadrée. « La Santé publique enquête encore, donc je n’ai pas eu de rapport, mais pour moi, le terme de “proche aidant” est devenu trop vague. Tout le monde peut l’être, tout le monde peut entrer aux résidences. Je comprends tout à fait leur utilité, mais plus il y en a, plus on a de vecteurs de transmission. Il est sournois, ce virus. »

« Depuis 25 jours, les directeurs, on est là 14 heures par jour, on dort quasiment là, raconte Marc Taillefer, de la résidence Souvenirs du Cœur. Nos employés sont fatigués, mais on continue à se battre. Ils ne lâchent pas. »

Dans le Bas-Saint-Laurent, la Résidence des Bâtisseurs commence à s’en sortir. Tout près de 70 personnes et 20 travailleurs ont été contaminés dans ce centre de Matane, et 6 décès ont été déclarés. « La situation s’améliore, note toutefois un porte-parole, Marc Snyder. On a maintenant 48 patients et 17 employés qui sont rétablis. Disons que la semaine passée, on n’avait pas le même ton. »

Il affirme que des discussions ont été entamées avec la Santé publique pour « commencer à réduire la teneur de certains protocoles » de distanciation physique et de désinfection. « Il faut refléter le fait que la majorité des gens qui l’ont eu ne l’ont plus », dit-il. « On touche encore du bois, mais ça va beaucoup mieux », se réjouit-il.

Un problème en RPA, les CHSLD épargnés

Mardi, François Legault s’est dit préoccupé par la situation dans les RPA, mais a soutenu que les choses vont somme toute « très bien » dans les CHSLD. Sur les 110 RPA sous surveillance, 16 sont en « situation critique », avec plus de 25 % des résidants infectés. Un peu plus d’un millier de personnes sont atteintes de la COVID-19 dans ces établissements, dont 167 dans les 24 dernières heures. Il y a déjà eu 160 décès.

Du côté des CHSLD, 61 sont sous surveillance et trois, dans une situation critique. Près de 500 résidants ont la COVID-19.

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Nombre de morts dans les 61 CHSLD où il y a une éclosion en cours

« Là où on a un problème, c’est dans les RPA. Il faut donner un coup de barre dans les RPA », a affirmé M. Legault mardi. Il a expliqué que dans les six régions « en difficulté », ce sont dans les RPA que « ça a commencé et que ça s’étend », lançant un appel pour le respect des consignes lors des sorties et des visites. Les six régions ou sous-régions « en difficulté » sont le Saguenay–Lac-Saint-Jean, le nord de Lanaudière, dont Joliette, Asbestos et le Granit en Estrie, Matane, Sorel et la Côte-de-Gaspé.

45 décès en plus

Le bilan des décès liés à la COVID-19 continue de s’alourdir au Québec, alors que la Santé publique a rapporté mardi la mort de 45 personnes supplémentaires. Hebdomadairement, la province vient de franchir le seuil des 30 décès par jour en moyenne. Ces données portent à 6887 le nombre de Québécois qui ont perdu la vie depuis le début de la crise.

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Selon nos chiffres, 29 % des décès survenus depuis une semaine se sont produits dans des résidences privées pour aînés. La semaine précédente, ce chiffre n’atteignait que 16 %. Pendant ce temps, on a rapporté 1124 infections de plus à travers la province. Au total, 134 330 personnes ont été infectées par le virus. Mardi, les autorités ont rapporté une hausse de 21 hospitalisations par rapport à la veille. Actuellement, 655 personnes sont toujours hospitalisées, dont 96 se trouvent aux soins intensifs.

Selon l’épidémiologiste Nimâ Machouf, la situation des milieux de vie pour aînés est très préoccupante. « Si le feu prend dans nos CHSLD, ça va être extrêmement dangereux. On pouvait pardonner le gouvernement ce printemps, mais là, c’est très différent. On sait comment agir », martèle-t-elle. L’experte affirme qu’il faut en effet « mettre le paquet » pour éviter que le nombre de décès augmente encore davantage. « Ça veut dire des mesures drastiques. Les entrées et les sorties, les mouvements de personnel, tout ça doit être éliminé partout. Et la ventilation doit être surveillée de près », soutient-elle.

On a le matériel, les tests, le personnel. Québec a même dépensé pour en former. Il n’y a plus d’excuses.

Nimâ Machouf, épidémiologiste

Professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Benoit Mâsse renchérit. « Une fois que le virus entre dans les résidences pour aînés, ça devient rapidement difficile à contrôler. Ça se propage très vite. On doit tous rehausser notre garde en termes de consignes, dit-il. Les régions qui n’ont pas encore été fortement touchées au Québec devraient vraiment se préparer. »