(Ottawa) Comment rouvrir la frontière canado-américaine aux voyageurs de façon sécuritaire ? Doit-on adopter des protocoles communs entre le Canada et les États-Unis en matière de tests de dépistage et de traçage, dans l’éventualité d’une nouvelle pandémie ? Doit-on revoir les règles touchant la quarantaine sur le continent nord-américain ?

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest fait partie d’un groupe de travail mis sur pied par le laboratoire d’idées The Wilson Center qui doit proposer des mesures aux deux pays afin de surmonter la crise actuelle et d’affronter éventuellement une nouvelle pandémie tout en maintenant la frontière ouverte et sûre.

Outre M. Charest, Anne McLellan, ancienne vice-première ministre du gouvernement libéral de Paul Martin, Rick Snyder, ancien gouverneur du Michigan, et Christine Gregoire, ancienne gouverneure de Washington, font partie de ce groupe de travail.

Dans une entrevue accordée à La Presse, jeudi, Jean Charest a affirmé que ce mandat arrive à un moment crucial alors que la frontière canado-américaine est fermée aux voyageurs non essentiels depuis mars. Le Canada et les États-Unis ont confirmé cette semaine que la frontière demeurera fermée pour une période supplémentaire de 30 jours, soit jusqu’au 21 décembre.

« La gestion de la frontière est un enjeu qui est permanent entre le Canada et les États-Unis. Et comme les questions liées à la santé posent un nouveau défi, il faut aborder la gestion de la frontière sous un regard nouveau », a soutenu M. Charest.

Il va falloir innover pour la rendre le plus efficace possible. Il faut reconnaître que la santé et la COVID-19 ajoutent une nouvelle dimension. Il faut apprendre à gérer cela. »

Jean Charest

Le groupe de travail mis sur pied par le think tank de Washington entendra différents groupes au Canada et aux États-Unis au cours des prochains mois et soumettra ses principales recommandations dans un rapport attendu en mars 2021. Pandémie oblige, les rencontres auront lieu par visioconférence. Une première rencontre est prévue la semaine prochaine.

Des périodes de grand défis

En entrevue, l’ancien premier ministre a rappelé que le Canada et les États-Unis ont connu des périodes de grands défis mettant en relief l’importance de la gestion de la plus longue frontière commune non défendue au monde au cours des trois dernières décennies.

La première période touchait l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre les deux pays en 1988. La deuxième période a ramené à l’avant-scène les questions de sécurité à la suite des attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Et la troisième porte sur la sécurité sanitaire alors que la pandémie de COVID-19 continue à faire des victimes des deux côtés de la frontière, sans compter les ravages économiques au Canada et aux États-Unis, qui comptent une chaîne d’approvisionnement fort intégrée.

« Après les évènements du 11-Septembre, l’ancien ambassadeur des États-Unis au Canada Paul Cellucci, qui avait été gouverneur du Massachusetts, avait employé une expression qui est restée dans les annales. Il avait dit : “From now on, security trumps trade.” Il avait employé le mot “Trump” avant son temps, mais en d’autres mots, cela voulait dire que dorénavant la carte de la sécurité avait préséance sur tout autre chose et qu’il fallait se doter de mesures de sécurité des deux côtés de la frontière. Nous sommes maintenant dans la vague COVID-19 qui amène un nouveau défi, celui de la sécurité sanitaire », a avancé M. Charest.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

L’ancien premier ministre du Québec Jean Charest fait partie d’un groupe de travail mis sur pied par le laboratoire d’idées The Wilson Center qui doit proposer des mesures au Canada et aux États-Unis afin de surmonter la crise actuelle et d’affronter éventuellement une nouvelle pandémie tout en maintenant la frontière ouverte et sûre.

D’emblée, le groupe de travail se dit conscient que la population demeure opposée à la réouverture de la frontière à tous, notamment du côté du Canada. « Les sondages à ce sujet sont très clairs et très constants », a noté M. Charest, soulignant que les échanges commerciaux ont pu être maintenus malgré la pandémie. « Ça va relativement bien de ce côté-là. »

Des décisions « arbitraires »

M. Charest a relevé qu’il existe des règles sanitaires qui varient d’un pays à l’autre, mais aussi d’une région à l’autre au Canada et aux États-Unis. Il a donné l’exemple des périodes de quarantaine et celui des voyages avec des destinations multiples.

« Il y a une série de règles qui doivent être conciliées pour faire des déplacements qui rendent très difficile la capacité des gens d’affaires de circuler. Il y a aussi des décisions arbitraires. Il y a des cas où des gens passent et dans d’autres cas, ne passent pas. L’application semble être à géométrie variable. On doit donc faire une réflexion sur ces règles et aider les gouvernements à y voir un peu plus clair, à mieux comprendre et saisir les enjeux et à voir de quelle façon on pourrait se donner de nouvelles règles qui tiennent compte de la sécurité sanitaire », a analysé M. Charest.

L’objectif primordial dans cet exercice est d’éviter de dresser de nouveaux obstacles à la libre circulation des biens et des personnes à la frontière, a ajouté l’ancien premier ministre.

400 000 : nombre de personnes, en moyenne, qui franchissent chaque jour la frontière canado-américaine en temps normal

Ces nouvelles règles proposées pourraient s’appliquer non seulement durant la pandémie actuelle, mais aussi dans l’éventualité d’une autre pandémie qui pourrait frapper la planète. « Il faut prévoir des changements qui vont durer dans le temps, qui seront pour toujours. Il faut être clairvoyant. Les gens qui ont été choisis ont une certaine expérience dans la gestion de la frontière », a aussi affirmé M. Charest, le Michigan et Washington étant des États limitrophes du Canada.

La décision de lancer ce groupe de travail avait été prise bien avant la tenue de l’élection américaine. « Mais avec l’arrivée du nouveau président, on pense que l’interlocuteur sera davantage investi dans ce projet que le président sortant l’était », a noté M. Charest.