Certaines écoles demandent à leurs enseignants de se filmer en classe pour accommoder les élèves qui sont forcés de rester à la maison en raison de la COVID-19. Une situation qui en met certains mal à l’aise.

Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse

Enseignante dans une école secondaire privée de l’est du Québec, Catherine (*nom fictif) est en classe, mais elle doit aussi faire l’école à des élèves restés à la maison en raison d’exemptions médicales liées à la COVID-19. Pour ce faire, son employeur lui demande de diffuser ses cours en direct. Une décision qui a été « imposée », dit-elle, et acceptée à contrecœur par plusieurs de ses collègues.

« Pour nous, c’était nécessaire que les élèves aient accès aux cours, donc on a embarqué là-dedans pour eux. Mais ce n’est pas apprécié. On devient imputables de tout », dit cette enseignante, qui craint des représailles de son employeur si elle témoigne ouvertement.

Depuis que ses cours sont filmés, Catherine dit qu’elle s’autocensure et croit que ses élèves font de même. « On a une relation qui se bâtit avec nos élèves en classe, avec le groupe, et parfois, on se permet une marge de manœuvre. Sortis du contexte d’une classe, nos propos sont sujets à interprétation, à des discordes, à l’intervention d’un parent », poursuit Catherine.

Le malaise vécu par cette enseignante n’est pas unique, dit le président de la Fédération du personnel de l’enseignement privé, Stéphane Lapointe. « Il y a toute la question du droit à l’image, de se sentir constamment observé dans son travail par tout le monde. Les gens ne sont pas à l’aise avec ça, et ce n’est pas parce qu’ils font mal leur travail », souligne-t-il.

M. Lapointe cite l’exemple récent d’une enseignante qui a vu un parent intervenir à la caméra pendant un de ses cours pour lui demander pourquoi elle ne félicitait pas son enfant.

C’est particulier. On n’ira pas dire à un médecin comment faire son travail. On remet en question la façon de faire d’un professionnel qui s’adresse à ses élèves.

Stéphane Lapointe, président de la Fédération du personnel de l’enseignement privé

Une pratique courante dans les écoles privées

Diffuser des cours en direct pour des élèves restés à la maison est une pratique répandue dans les établissements privés, affirme David Bowles, président de la Fédération des établissements d’enseignement privés (FEEP).

Il explique que l’enseignant peut en tout temps décider ce qu’il montre ou pas. Dans le collège qu’il dirige, sur la Rive-Sud de Montréal, des caméras sont notamment installées au plafond.

« Les enseignants peuvent éteindre la caméra quand ils font faire du travail aux élèves. C’est vraiment l’enseignant qui contrôle », explique David Bowles. Il estime qu’au collège Charles-Lemoyne, tout au plus cinq élèves par classe sont à la maison. Ce sont des élèves qui ont contracté la COVID-19 ou qui sont en attente de résultat, par exemple.

L’arrivée des caméras dans cette école a suscité « certains questionnements des enseignants », mais David Bowles dit qu’à son collège, comme dans d’autres établissements privés, le syndicat d’enseignants – quand il y en a un – est consulté.

Un enseignant pourrait-il refuser de se faire filmer ? Même si des ententes sont conclues entre employeurs et syndicats, la pandémie de coronavirus et la pénurie d’enseignants a précipité les choses et mis de nombreuses personnes devant le fait accompli, explique Stéphane Lapointe.

« On a hérité de l’enseignement à distance sans le vouloir, et c’est toujours plus difficile de baliser les choses après coup. Dans les endroits où on a des ententes avec les employeurs et les syndicats, on demande de tenir compte du respect de l’autonomie professionnelle, de tenir compte de ce que les employés disent », explique M. Lapointe.

Chez les enseignants, un certain sentiment de résignation s’installe. « Les patrons nous disent que c’est une situation temporaire pour un climat temporaire. Il n’y a pas de solution ni de leur côté ni du nôtre », soutient Catherine, qui s’inquiète que son image soit utilisée à mauvais escient par des élèves.

Moins répandu au public

Comme plusieurs centres de services scolaires ont mis sur pied des écoles virtuelles spécialement destinées aux élèves restés à la maison, la question est peu soulevée. C’est néanmoins une initiative que suivent de près les syndicats, comme la Fédération des syndicats de l’enseignement, qui note qu’il y a « de la pression dans certains milieux pour que ça se fasse ».

Au centre de services scolaire des Hautes-Rivières (CSSHR), en Montérégie, des écoles secondaires le font déjà, notamment pour les élèves de 4e et de 5e secondaire. Le CSSHR a refusé notre demande d’entrevue à ce sujet.

Quand toute une école décide de prendre cette voie, ne devient-il pas gênant pour un enseignant de refuser ? Le Syndicat de l’enseignement du Haut-Richelieu rappelle qu’il y a toujours d’autres moyens d’enseigner à distance.

« Il y a des enseignants qui ne sont pas prêts du tout à aller là, et on respecte ça. Les enseignants ont leur droit à l’image comme tout le monde », dit sa secrétaire générale, Ysabel Racine.