(Ottawa) Interdire aux membres du personnel d’un établissement de soins de longue durée de travailler dans un deuxième établissement pourrait être hissé au rang de normes nationales par le gouvernement Trudeau, a appris La Presse.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
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Alors que le premier ministre Justin Trudeau a réitéré, mardi, sa ferme intention d’aborder avec ses homologues provinciaux l’idée d’imposer des normes nationales pour les centres de soins de longue durée, la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, et sa collègue Deb Schulte, ministre des Aînés, planchent déjà sur les grandes lignes d’un cadre fédéral qui pourrait être présenté aux provinces.

Selon nos informations, le cadre fédéral s’appuiera en grande partie sur les lignes directrices provisoires émises en avril par l’Agence de la santé publique du Canada à l’intention des provinces au moment où la pandémie de COVID-19 frappait de plein fouet des CHSLD du Québec et des centres de soins de longue durée en Ontario, entraînant la mort de nombreux résidants.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre Justin Trudeau a réitéré, mardi, sa ferme intention d’aborder avec ses homologues provinciaux l’idée d’imposer des normes nationales pour les centres de soins de longue durée.

À l’époque, ces lignes directrices, élaborées par l’administratrice en chef de la santé du Canada, la Dre Theresa Tam, de concert avec ses homologues des provinces, se voulaient des « recommandations » pour prévenir et contrôler les infections liées aux soins de santé.

Mais l’appel à l’aide de Québec et de l’Ontario pour qu’Ottawa déploie des soldats dans ces établissements au printemps pour reprendre le contrôle de la situation a convaincu le premier ministre et les ministres de son cabinet que des normes nationales s’imposent afin que les personnes âgées « bénéficient du meilleur soutien possible », comme l’a d’ailleurs affirmé le gouvernement Trudeau dans son discours du Trône le 23 septembre.

L’interdiction aux employés d’un centre de travailler dans plus d’un établissement, dans la mesure du possible, était l’une des principales lignes directrices provisoires émises par l’Agence de la santé publique du Canada.

En temps de crise sanitaire, on recommandait aussi de restreindre l’accès aux visiteurs et aux bénévoles jugés essentiels pour la prestation de soins personnels médicaux ou de compassion aux résidants. On proposait de resserrer les règles de contrôle en procédant au dépistage de la COVID-19 avant chaque changement de quart du personnel ou l’entrée des visiteurs essentiels, et quotidiennement dans le cas des résidants.

On jugeait essentiel d’exiger que le personnel, les bénévoles et les visiteurs essentiels portent le masque pendant la durée entière de leur quart ou de leur visite.

« Les normes nationales qui sont envisagées vont s’appuyer sur le travail qu’a fait l’Agence de la santé publique du Canada », a indiqué une source gouvernementale qui a requis l’anonymat parce qu’elle n’était pas autorisée à parler publiquement de ce dossier.

« Une erreur », dit Legault

Réagissant aux propos de Justin Trudeau, qui a déploré que les aînés ne soient pas traités de la même façon d’un océan à l’autre, le premier ministre du Québec, François Legault, a semblé piqué au vif mardi.

« Je pense que M. Trudeau joue avec le feu. Parce que toutes les provinces ont demandé d’avoir un transfert sans condition pour augmenter les transferts en santé aux provinces », a-t-il dit en conférence de presse.

M. Legault affirme que le « gouvernement fédéral ne devrait pas s’impliquer dans la gestion des CHSLD ».

« Je pense que M. Trudeau fait une erreur de proposer des mesures centralisatrices. Je pense qu’il y a consensus entre autres dans les provinces comme le Québec et l’Ontario pour avoir plus d’autonomie sur le choix des moyens pour atteindre nos objectifs, en particulier dans un domaine de compétence comme la santé, qui est clairement un domaine de compétence provinciale. »

Seulement 400 cas dans les CHSLD québécois

La situation dans les CHSLD au Québec est actuellement maîtrisée, a assuré M. Legault. Au printemps, jusqu’à 8000 personnes infectées s’y trouvaient.

« Actuellement, on en a environ 400. Rien à voir avec la situation du printemps », a-t-il dit. Pour le ministre de la Santé, Christian Dubé, il s’agit là d’une preuve que les mesures de prévention et de contrôle des infections implantées cet été dans les CHSLD ont porté leurs fruits.

Ce dernier a toutefois reconnu que la liste publiée quotidiennement par le ministère de la Santé et présentant les cas de COVID-19 dans les CHSLD et les résidences privées pour aînés n’est pas nécessairement à jour.

Par exemple, alors que la Santé publique de Montréal rapportait la semaine dernière 28 cas au Manoir Plaza, la liste gouvernementale n’y fait toujours état que d’un seul cas. Dans la région de Québec, plusieurs résidences privées pour aînés ayant des cas confirmés selon la liste des autorités de santé publique locales ne figurent pas sur la liste du Ministère. C’est le cas, entre autres, des résidences Kirouac (15 cas), Humanitae (5 cas) et Marquisat Saint-Louis des Plaines (14 cas).

Le ministre Dubé explique qu’il y a parfois « un décalage de quelques jours entre la liste opérationnelle et la liste mise sur le site web », mais que « les gens ne devraient pas s’inquiéter » puisque la situation est maîtrisée.

Dans les rangs libéraux, on s’attendait à ce que le gouvernement de François Legault rechigne à l’idée de se voir imposer des normes nationales. « Il y a déjà des normes nationales en santé. Quand il est question de santé, tous les Canadiens sont égaux », avance-t-on comme réplique. « On reconnaît que le Québec a droit à sa spécificité en culture, en immigration, dans le logement social. Mais il s’agit de soins de santé universels. […] Il n’y a pas personne qui prétend que ce sera un fonctionnaire à Ottawa qui va dire comment on doit laver une personne âgée. »

Au sein du caucus libéral, des députés de l’Ontario multiplient les pressions pour que le gouvernement fédéral impose des normes nationales. C’est le cas notamment du député d’Etobicoke-Centre, Yvan Baker.

« Dans ma circonscription, nous pleurons le décès de 43 résidants du centre de soins Eatonville des suites de la COVID-19. Au mois de mai, les membres des Forces armées canadiennes avaient rapporté les conditions de vie horribles et inexplicables des résidants de certains centres de soins de longue durée », a déclaré M. Baker aux Communes vendredi.

Ce dernier a par la suite invité la ministre de la Santé à préciser les intentions d’Ottawa à ce sujet. La réponse de la ministre Hajdu ne laissait aucune équivoque.

« Le gouvernement est très inquiet de la recrudescence des éclosions de COVID-19 dans les centres de soins de longue durée, malgré les 740 millions de dollars qu’il a versés aux provinces et aux territoires pour mieux protéger les aînés dans ces lieux. Je vais collaborer avec la ministre des Aînés pour déterminer la voie à suivre afin de garantir que les centres de soins de longue durée soient assujettis à des normes nationales et qu’ils les respectent, de manière à protéger les aînés d’un océan à l’autre », a-t-elle affirmé.