Alors que la deuxième vague de COVID-19 surpasse désormais la première en nombre de cas quotidiens, pourquoi recense-t-on moins de décès cet automne qu’au printemps ? C’est que les plus vulnérables, âgés de 70 ans et plus, sont moins touchés, disent des spécialistes, qui préviennent toutefois que cela pourrait changer.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

Beaucoup moins touchés que les autres groupes durant la première vague, les 10 à 29 ans ont vu leur nombre de cas monter en flèche depuis la fin août, une période qui coïncide avec le retour en classe. Puis dans les semaines qui ont suivi, les cas ont commencé à grimper rapidement chez les 30 à 49, puis ensuite chez les 50-69.

Depuis la fin septembre, les cas ont commencé à augmenter de plus en plus rapidement chez les 70 à 89 ans. Ce groupe est nettement plus vulnérable, la majorité des décès étant survenus dans cette tranche de la population. Une hausse des cas chez les 90 ans et plus est notable depuis quelques semaines, mais reste loin de celle observée au printemps.

Si, dans les prochaines semaines, la transmission du virus se métamorphose et atteint plus durement les personnes âgées, la situation pourrait donc devenir plus problématique. « Il faut faire très attention. Oui, ça touche davantage les jeunes, mais on n’est pas à l’abri de changements importants », soulève Roxane Borgès Da Silva, experte en santé publique à l’Université de Montréal (UdeM).

L’importante hausse des cas chez les jeunes pourrait aussi engorger le système de santé si une partie d’entre eux finit par avoir besoin de soins. « Plus les jeunes se retrouvent à l’hôpital, plus ils vont encombrer les ressources, parce qu’ils vont y rester longtemps. Le risque que des gens ne puissent pas accéder aux soins, et en décèdent, est bien réel », prévient Mme Da Silva.

Bilan toujours en hausse

Mardi, le Québec a atteint un nouveau record en rapportant 1364 nouveaux cas confirmés de COVID-19 et 17 morts supplémentaires. « Cette forte hausse veut probablement dire des hospitalisations très élevées dans les semaines à venir. C’est inquiétant. Je me demande si notre système de soins va être capable d’absorber », insiste la spécialiste de l’UdeM.

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Une tendance claire à la hausse se traduit également dans le nombre d’hospitalisations au Québec, qui a augmenté de 36 mardi. Tout près de 400 patients (397) sont maintenant hospitalisés au Québec, dont 67 se trouvent aux soins intensifs.

Il y a beaucoup plus de cas, et parmi eux, des malades chroniques qui ont plus de risques de se retrouver a l’hôpital. […] C’est donc possible qu’on atteigne le même niveau de décès, mais ça reste difficile à prévoir.

Roxane Borgès Da Silva, de l’Université de Montréal

Jusqu’ici, on rapporte 5899 morts liées au coronavirus, dont près de 2000 au mois d’avril. Le Québec a enregistré 120 décès depuis le 1er septembre, mais 50 sont survenus dans la dernière semaine seulement. Si plus de la moitié des nouveaux cas se trouvent chez les moins de 50 ans, surtout chez les 20-29 ans (16,3 %), une remontée du nombre d’infections s’observe toutefois clairement chez les 70 ans et plus.

« Ça pourrait changer très vite »

Expert des coronavirus depuis près de 40 ans à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), Pierre Talbot ne se fait pas d’illusions : la situation actuelle pourrait « changer très vite ».

« C’est une possibilité à laquelle il faut s’attendre. On voit déjà certains CHSLD qui commencent à être infectés. En ce moment, les cas augmentent au rythme de 10 % par jour. Si la mortalité suit, ce sera terrible. Et le vaccin ne sera pas là pour nous protéger », explique le chercheur.

Ce dernier ajoute que c’est au gouvernement de « prendre les choses en main », en profitant de l’expérience du printemps dernier. « On a voulu libérer beaucoup de lits dans les hôpitaux, mais ça s’est avéré moins nécessaire. Maintenant, s’il y a un risque dans les CHSLD, je m’attends à des mesures appropriées », dit M. Talbot. Selon lui, cette hausse de cas était « prévisible », quand on s’attarde à des scénarios similaires, comme la grippe espagnole en 1918, lors de laquelle la deuxième vague avait été « beaucoup plus grave ».

À l’Université du Québec à Montréal, le virologue Benoit Barbeau émet le même son de cloche. « Si le nombre d’infections augmente encore, c’est sûr que les décès vont suivre. Mon espoir, c’est que le réseau de la santé est probablement mieux préparé, donc le pourcentage de décès par rapport au nombre d’hospitalisations pourrait être moindre », raisonne-t-il. Selon lui, l’essentiel est de protéger la capacité du réseau, afin de prévenir les éclosions.

Québec sur ses gardes

Le ministre de la Santé Christian Dubé s’est dit mardi très préoccupé par le nombre de décès qui augmente. « C’est une statistique qui m’inquiète beaucoup », a-t-il lâché, en reconnaissant aussi que des hôpitaux seront forcés de reporter des interventions chirurgicales.

Il va y avoir des opérations de délestage. Mais on va s’assurer que ce n’est pas cinq blocs opératoires qui vont être fermés, mais bien un sur cinq pour être capable de tenir compte du manque de personnel.

Christian Dubé, ministre de la Santé

Comme les personnes touchées sont plus jeunes que lors de la première vague, « ça prend plus de temps avant de voir l’impact sur les hospitalisations et les décès », affirme l’élu. Il se défend par ailleurs d’avoir tardé à annoncer de nouvelles consignes sanitaires. « On n’attend pas les chiffres. On a pris des décisions difficiles rapidement », soutient-il.

Si les hôpitaux sont prêts à faire face à la vague, selon lui, il ne faut pas pour autant les surcharger. « Ne prenez pas de risque, ne testez pas le système de santé. Svp, restez à la maison », implore M. Dubé. Québec recense maintenant plus de 500 foyers d’éclosion, une donnée en constante augmentation.

– Avec Tommy Chouinard, La Presse