Connaissez-vous les rassuristes ? Ce sont ces scientifiques qui nagent à contre-courant pour affirmer que le coronavirus n’est pas aussi dangereux qu’on le prétend. Prudents et réservés lors de l’apparition du virus, ils ont la mâchoire plus relâchée depuis le début de la deuxième vague.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Le phénomène des rassuristes (ou du rassurisme) inquiète à ce point les autorités, qui tentent d’affronter la pandémie autrement que par des paroles apaisantes, que le quotidien français Libération a consacré lundi dernier un grand dossier au sujet. Le magazine L’Express a emboîté le pas mardi.

En France, là où la présence des rassuristes est importante, on doit composer avec les opinions discordantes et parfois déroutantes de Didier Raoult, Christian Perronne, Jean-François Toussaint, Laurent Toubiana, Laurent Mucchielli et d’autres. Leurs déclarations font le tour de la planète.

PHOTO CHRISTOPHE ARCHAMBAULT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Le microbiologiste français Didier Raoult faisait partie de ceux qui croyaient que le virus de la COVID-19 avait muté et qu’il était moins dangereux, avant de se montrer moins rassurant mardi.

À la différence des complotistes et des sans-masques qui possèdent autant de connaissances scientifiques qu’une vache broutant dans un pré, les rassuristes sont des scientifiques. Ils sont microbiologistes, infectiologues, épidémiologistes, sociologues spécialisés en politiques sanitaires ou professeurs de physiologie.

C’est cela qui effraie !

D’une même voix, ils martèlent que le virus vit ses derniers jours, qu’il ne se propage pas ou que les règles sanitaires imposées par les gouvernements aux citoyens sont une atteinte aux droits de la personne. Voilà un point qu’ils ont en commun avec nos défenseurs de la « libarté ».

J’ai toujours pensé qu’on reconnaissait un grand spécialiste à sa prudence. J’aime entendre d’un historien ou d’un chercheur qu’il préfère ne pas s’aventurer sur tel ou tel terrain, car la certitude ne s’y trouve pas. Cela me rassure chaque fois. Je me dis : voilà quelqu’un à qui je peux faire confiance et qui ne me racontera pas de sornettes.

Mais voilà, nous vivons dans un monde où le doute est mal vu. Aujourd’hui, il faut affirmer, il faut polariser. Il faut viser le noir tout en tuant le blanc.

Où est passée la nécessaire prudence dont devraient faire preuve ces scientifiques et spécialistes du rassurisme ? Sans doute happés par la compétition engendrée par les médias, l’appât de la gloire et cette obsession du « je dois me faire entendre », ils tiennent des propos roulés dans la certitude, sinon dans la farine.

Parmi les arguments prônés par les rassuristes, il y a évidemment l’immunité collective. Certains tentent depuis le début de la pandémie d’instaurer cette stratégie qui est loin de faire l’unanimité. Récemment, on a parlé de la ville de Manaus, située en pleine forêt amazonienne, qui aurait atteint ce statut.

« L’immunité collective par infection naturelle n’est pas une stratégie, c’est le signe qu’un gouvernement n’a pas réussi à contrôler une épidémie et qu’il en paie le prix en vies perdues », a déclaré Florian Krammer, professeur de microbiologie à l’école de médecine Icahn de l’hôpital Mount Sinaï à New York, afin de remettre les pendules à l’heure.

D’autres rassuristes affirment que l’épidémie a atteint un stade de stagnation. Certains invoquent la diminution du nombre de décès. Une autre thèse tend à faire croire que le virus a muté et qu’il est moins dangereux (c’est ce que pensait le microbiologiste français Didier Raoult, qui s’est montré soudainement moins rassurant mardi).

Finalement, l’idée que les périodes de confinement imposées par les autorités sanitaires seraient inutiles est souvent véhiculée par les rassuristes. Une étude de l’Université d’Oxford (qui a démontré qu’il n’y a pas de lien probable entre les méthodes de confinement et la mortalité) est abondamment utilisée.

Pourtant, des études de courbes observées en milieu hospitalier montrent au contraire que les hospitalisations chutent quelques semaines après l’entrée en vigueur de mesures de confinement.

Lancés tous azimuts, les points de vue de ces scientifiques contribuent à créer le chaos et à ébranler la confiance des gens. Sept mois après l’arrivée de la COVID-19 chez nous, il est vrai qu’il y a des jours où on ne sait plus à quel saint se vouer.

Combien de fois avons-nous eu un gros point d’interrogation dans le front après les conférences de presse du gouvernement québécois ?

De quossé qu’on parle ? De quossé qu’on est censé faire au juste ?

Dans un tel contexte, il est facile pour les rassuristes de trouver écho à leurs propos tranquillisants. Une bonne part de la population est en effet stressée, pour ne pas dire exaspérée par l’incroyable place qu’occupe la COVID-19 dans notre quotidien. Ces gens ont besoin de se faire dire que ça va mieux. Ils veulent se faire dire que ça va mieux.

Ces scientifiques savent-ils qu’en lançant ces thèses, ils monopolisent le temps précieux de leurs confrères et consœurs qui doivent s’emparer de diverses tribunes pour apporter des nuances et des détails à leurs propos ?

Certes, on pourrait croire qu’un mélange de voix et de points de vue a le droit d’exister. Mais pour les spécialistes qui observent le rôle et l’apport des rassuristes, cela est contre-productif. La polarisation du débat nous fait perdre du temps qu’on pourrait employer à mieux gérer la crise qui sévit actuellement.

PHOTO WIN MCNAMEE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le président des États-Unis, Donald Trump, sur le balcon de la Maison-Blanche, lundi soir

Quand j’ai vu Donald Trump apparaître devant le public et les médias lundi soir sur un promontoire de la Maison-Blanche, tel Néron saluant le peuple romain, et retirer son masque pour afficher sa souveraine force, je me suis dit que les rassuristes du monde entier devaient applaudir.

Et que la science avait un dur combat à mener. Comme si celui qu’elle doit mener contre le virus n’était pas suffisant.