(Carleton-sur-Mer) En Gaspésie, des enquêteurs de la Santé publique tentent de comprendre comment un petit secteur est devenu en trois semaines le pire foyer d’infection au Québec. Mais pour l’instant, personne n’est capable de résoudre l’énigme de la Baie-des-Chaleurs.

Texte : Gabriel Béland
Texte : Gabriel Béland La Presse
Photos : Edouard Plante-Fréchette
Photos : Edouard Plante-Fréchette La Presse

Du haut de ses six pieds et quelques, Régent Leblanc balaie de la main la salle de bingo. « Le virus n’est pas né ici ! C’est venu de l’extérieur. »

Depuis trois semaines, le président du club des 50 ans et plus de Saint-Omer cherche à comprendre. Comment la soirée de bingo du 16 septembre, avec ses 91 participants et 2700 $ en cagnotte, s’est-elle transformée en éclosion ? Comment sa région si tranquille est-elle « tombée » en zone rouge ?

Comment la MRC d’Avignon, dans la Baie-des-Chaleurs, se retrouve-t-elle avec 132 cas actifs de COVID-19 ?

C’est l’équivalent de 913 cas actifs par 100 000 habitants. En guise de comparaison, le nombre de cas actifs par 100 000 habitants est de 133 à Montréal et de 169 dans la Capitale-Nationale.

« On n’a aucune idée de comment le virus est entré dans la région. Tous les jours, je travaille avec les enquêteurs de la Santé publique pour essayer de voir comment ça s’est propagé », explique l’homme de 77 ans, droit comme un chêne.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Une soirée de bingo à Carleton-sur-Mer a été identifiée comme l’une des deux éclosions qui ont mis le feu aux poudres dans la baie des Chaleurs. Sur la photo, Régent Leblanc, président du club des 50 ans et plus de Saint-Omer.

C’est facile de comprendre comment le virus se passe dans un party de famille, mais dans un bingo avec toutes ces mesures ?

Régent Leblanc, président du club des 50 ans et plus de Saint-Omer

M. Leblanc explique avec moult détails. D’abord, il y avait « une madame avec un “pouche-pouche” pour accueillir les joueurs. Il y avait des flèches au sol, de grandes pellicules plastiques pour séparer les bénévoles des participants… » Il avait même prévu organiser les tables par bulle.

Et malgré tout, le virus s’est propagé auprès des aînés à la vitesse de l’éclair. M. Leblanc parle d’une dizaine de cas positifs qui découlent de la soirée.

« Des fois, je me demande ce que j’aurais pu faire différemment », dit l’homme en soupirant, visiblement affecté par l’épisode.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Un patient subit un test de la COVID-19 dans un centre de dépistage à l’auto, à Maria.

« Moi, je l’ai eue »

La Santé publique en Gaspésie tente tant bien que mal de remonter le fil des évènements. La soirée de bingo du 16 septembre à Saint-Omer, un secteur de Carleton-sur-Mer, est identifiée comme l’une de deux éclosions communautaires qui ont mis le feu aux poudres.

L’autre s’est déroulée à l’hippodrome de Nouvelle. Avec son café, il s’agit d’un des seuls lieux de rassemblement du village de 1689 habitants. Nouvelle se retrouve depuis mardi en zone rouge, avec Carleton-sur-Mer et Maria.

Joint au téléphone, le secrétaire-trésorier de l’hippodrome est sur ses gardes. « Il y en a qui ont commencé à parler qu’il y avait eu des games de cartes. Il n’y a pas eu de games de cartes depuis mars », jure Michel Leduc.

Il parle de banals cafés entre amis. Puis le virus est apparu.

Le bingo a été un gros catalyseur. Il y en a qui allaient au bingo et qui venaient chez nous aussi. Après, savoir d’où ça part, c’est dur à dire.

Michel Leduc, secrétaire-trésorier de l’hippodrome de Nouvelle

« Les touristes, ç’a été parfait tout l’été », assure M. Leduc. En fait, la Gaspésie a été largement épargnée par la pandémie durant les beaux jours.

« Mais quand la fin de septembre est arrivée, oups ! On a vu que c’était du communautaire. Ça venait du coin, explique Michel Leduc. Ç’a été comme une traînée de poudre à Nouvelle, à Saint-Omer, à Carleton… Ça sort de partout. »

La Presse a proposé de rencontrer le trésorier de l’hippodrome pour une photo. « Impossible. Moi, je l’ai eue, monsieur. Je suis en confinement. Je ne veux infecter personne. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LAPRESSE

Mathieu Lapointe, maire de Carleton-sur-Mer et préfet de la MRC d’Avignon

Un virus plus contagieux ?

L’homme marche sur la grève à Carleton-sur-Mer. Il aborde les journalistes avec l’air de celui qui veut placoter. Ah, vous êtes ici pour couvrir la pandémie, dit Pierre.

« Je vais vous dire, c’est pas drôle comment la CORUS est arrivée ici d’un coup », lâche-t-il, débaptisant au passage la maladie.

Il pourrait s’agir d’une simple anecdote. Ou peut-être est-ce aussi à l’image d’une région qui s’est longtemps sentie à l’abri de ce virus au nom compliqué.

« Au printemps, les gens étaient sensibilisés, solidaires, ont respecté les consignes », croit le maire de Carleton-sur-Mer et préfet de la MRC d’Avignon, Mathieu Lapointe.

« Mais après, on a eu un super bel été, avec un achalandage touristique record. On n’avait aucun cas de COVID-19, se rappelle le maire. C’est comme si on avait tous oublié la pandémie. On était comme dans une bulle et là, ça nous rattrape de plein fouet. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Des voitures font la queue devant un centre de dépistage à l’auto, à Maria.

La MRC d’Avignon comptait mardi 132 cas actifs, pour un total de 180 dans les cinq MRC gaspésiennes. Mardi, à Maria, des gens faisaient la queue en attente d’un test de dépistage, devant l’hôpital.

Chaque jour, de nouveaux cas positifs s’ajoutent au bilan. La situation n’est toujours pas maîtrisée. Pour essayer de redresser la barre, le directeur de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le DYv Bonnier-Viger, a demandé au gouvernement de déclarer en zone rouge les trois municipalités les plus touchées. C’est le cas depuis mardi.

Il y a clairement eu quelque chose qui s’est passé. Ce virus-là, me semble-t-il, est beaucoup plus contagieux que cet été.

Le DYv Bonnier-Viger, directeur de santé publique de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

« C’est un virus qui a un comportement stochastique, il déclenche de très grosses éclosions à des endroits, et ensuite presque rien ailleurs. C’est extrêmement difficile à maîtriser », poursuit l’épidémiologiste.

La Santé publique aimerait beaucoup connaître l’identité du « patient zéro », pour mieux saisir comment le virus a envahi la région. Elle n’a pas encore réussi à le faire.

« On sait juste que les patients zéro, ceux qui sont à l’origine, ont fréquenté le centre communautaire de Saint-Omer et l’hippodrome, explique le DBonnier-Viger. En ce moment, on est plus dans l’action pour prévenir les nouveaux cas. Mais éventuellement, on va se pencher davantage sur ça. »

Régent Leblanc, lui, espère que le virus disparaîtra vite de sa région. Depuis des jours, il reçoit des communications d’aînés en détresse. Une femme est enfermée chez elle depuis 15 jours, apeurée à l’idée de sortir, dit-il.

« On se pensait loin du virus. On se le fait dire assez souvent : “Vous autres, dans la Baie-des-Chaleurs, vous êtes donc ben loin !” », lance le président du club des 50 ans et plus de Saint-Omer.

« Alors on se sentait loin du virus. Mais là, on ne se sent plus loin du tout. »