En pleine deuxième vague de COVID-19, le manque de personnel et les lacunes du système informatique ralentissent les enquêtes épidémiologiques, cruciales dans la lutte contre le virus.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Le gouvernement de François Legault n’a toujours pas atteint sa cible d’embauche de 1000 enquêteurs en santé publique parce que l’argent s’est fait attendre, selon l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec.

« On a un mois de retard », se désole la Dre Isabelle Samson qui est à la tête de l’association qui regroupe les médecins spécialistes en santé publique de la province.

En entrevue avec La Presse, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, reconnaît ce mois de retard. Il dit avoir embauché 400 nouveaux employés depuis août qui se sont ajoutés aux 800 déjà en poste. « Le chiffre que je vise, c’est au moins 2000. Je ne suis pas rendu à la bonne place. Ça, pour moi, c’est très clair », dit-il.

M. Dubé explique que l’importante transmission communautaire qui a lieu actuellement a surpris les autorités. « On ne s’attendait pas à ce que ça nous prenne autant de monde pour couvrir le type de deuxième vague qu’on a aujourd’hui », dit-il. Les directions de santé publique gèrent en moyenne 450 éclosions actives ces jours-ci alors que durant la première vague, la province en gérait en moyenne 250, surtout dans les CHSLD.

« Je ne nous excuse pas, mais je vous dis juste qu’il a fallu s’ajuster dans les dernières semaines. Autant pour le dépistage et particulièrement pour le traçage. On a besoin d’ajuster nos troupes […] Est-ce qu’on va assez vite ? On ne va jamais assez vite si vous me le demandez à moi. »

Des analyses cruciales « à la mitaine »

À ce retard s’ajoute une autre « lacune » qui ralentit l’efficacité des enquêtes : les analyses des milieux d’éclosion – le nerf de la guerre pour déterminer si un milieu reste ouvert ou non – sont « faites à la mitaine », déplore la Dre Isabelle Samson, de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec.

Alors que les équipes de santé publique travaillaient encore « avec du papier et le fax » lors de la première vague, les enquêtes sont désormais informatisées, se réjouit la Dre Samson. Toutefois, « l’outil informatique [la plateforme Trajectoire de santé publique développée par la société québécoise Akinox] ne permet pas d’analyser les différents milieux touchés et ainsi aider les spécialistes de santé publique à repérer rapidement les milieux d’éclosion », poursuit la Dre Samson.

« Ce travail doit malheureusement être fait principalement à la mitaine, ce qui ralentit la réactivité de la santé publique, explique la médecin spécialiste. On sait que dans la lutte contre la COVID, être réactif, c’est le nerf de la guerre. »

Quand nous avons moins de 20 cas à analyser par jour, s’il y a des liens à faire avec un milieu, c’est facile à la mitaine. Mais quand tu as des volumes de 50, 75, 100 cas ou même plus par jour, ce lien-là entre l’enquête numéro 3 et l’enquête numéro 58, pas sûr que tu vas le faire rapidement.

La Dre Isabelle Samson, de l’Association des spécialistes en médecine préventive du Québec

Et ce sont ces analyses qui permettent de décider si un milieu – une école par exemple – doit être fermé ou non, rappelle la Dre Samson.

Conséquence : au moment où les équipes de santé publique prennent du retard sur les enquêtes par manque de personnel, les médecins spécialisés en santé publique chargés d’analyser les résultats de ces enquêtes « sont à bout de souffle », résume-t-elle.

En plus d’embaucher plus de personnel, le ministre Dubé assure pour sa part qu’il travaille au développement d’outils plus performants pour mener les enquêtes de santé publique. Car la technique de traçage des cas n’est plus la même maintenant que les cas ne sont plus concentrés en CHSLD, mais plutôt répartis dans la communauté. Il rappelle aussi que l’application fédérale Alerte COVID qui facilite le traçage de cas sera aussi adoptée sous peu par Québec. « Oui, on va embaucher. Mais on va aussi avoir des outils plus performants dans les prochaines semaines », promet-il.

Une plateforme à adapter

La plateforme des trajectoires de santé publique développée par Akinox a été mise en place pour les directions régionales de santé publique au début de la pandémie. Elle a d’abord été conçue pour que les personnes identifiées comme des cas confirmés ou des contacts d’un cas remplissent en ligne un formulaire de suivi des symptômes, selon les directives reçues. Quelque 782 000 suivis quotidiens ont ainsi été réalisés. « C’est 10 minutes de temps téléphonique épargnées pour chaque suivi aux ressources de santé publique. Dans les six mois qui viennent de passer, on a ainsi économisé 5 millions de dollars de temps/personne et on a surtout la capacité à libérer davantage de temps aux ressources de santé publique pour faire les enquêtes », indique le président-directeur général d’Akinox Alexander Dahl.

M. Dahl assure que ses équipes travaillent « jour et nuit » avec celles du ministère de la Santé pour adapter sa plateforme aux besoins de la santé publique en fonction de l’évolution de la pandémie. Son outil technologique est en mesure de répondre aux besoins de recoupage d’informations exprimés par les médecins spécialistes en santé publique, assure-t-il.

Les données [pour déterminer les milieux d’éclosion] sont là, mais l’exploitation qui peut en être faite au niveau régional est loin d’être idéale. Je peux tout à fait comprendre le problème.

Alexander Dahl, président-directeur général d’Akinox

Les « fonctionnalités » qui permettraient aux équipes régionales de santé publique de faire les analyses de milieux d’éclosion n’ont pas encore été priorisées dans les travaux menés avec le Ministère, précise l’entrepreneur, mais il a bon espoir qu’elles le seront en raison de « l’agilité » dont fait preuve le Ministère depuis le début de la crise.

« Période de vulnérabilité »

Ces deux problèmes distincts – embauches retardées d’enquêteurs et analyses des milieux d’éclosion faites « à la mitaine » – plombent la réactivité de la Santé publique lorsqu’une éclosion survient, insiste la Dre Samson.

Seule une poignée de CISSS et de CIUSSS* ont été « proactifs » en approuvant des dépenses pour embaucher de nouveaux enquêteurs avant que les sommes leur soient attribuées. « Malheureusement, beaucoup de CIUSSS ont attendu que l’argent descende – ce qui survient ces jours-ci – pour lancer le processus d’embauche », indique la Dre Samson.

« On a une période de vulnérabilité à court terme parce que les embauches ne sont pas toutes faites et il y a du gros volume [d’enquêtes à réaliser] en ce moment même », explique la médecin spécialiste. Et tous ces nouveaux employés devront être formés en pleine deuxième vague alors que les équipes sont déjà débordées dans les zones rouges, déplore-t-elle.

Dans son plan d’action en prévision d’une deuxième vague présenté le 18 août, Québec a annoncé une somme de 106 millions attribuée à la Santé publique pour « le recrutement d’environ 1000 équivalents temps complet ».

Le gouvernement de François Legault a d’ailleurs lancé un appel à des employés de firmes de sondage, de compagnies d’assurances et des policiers retraités entre autres pour pourvoir ces postes.

Cependant, à titre d’exemple, ce n’est que le 28 septembre que la Direction générale de la santé publique a contacté l’Association des policiers retraités de la Sûreté du Québec afin de recruter « d’urgence » des enquêteurs épidémiologiques. Dès le lendemain, un courriel a été envoyé à 3000 policiers et civils retraités. Un message a également été publié sur le site web de l’association et sur sa page privée, sur Facebook.

« À tous les policières et policiers, la Santé publique a un urgent besoin de personnes habilitées à mener des enquêtes… Transmettez vos disponibilités le plus rapidement possible. » Le mot « urgent », en grosses lettres rouges, chapeaute le message et il est spécifié qu’il s’agit d’un « travail à domicile ». Un lien renvoie vers le site Je contribue.

Les 1000 enquêteurs supplémentaires seront très utiles, explique pour sa part la Dre Isabelle Samson, mais davantage de personnel clinique [infirmières et médecins omnipraticiens] est aussi requis pour le « soutien aux contacts ».

C’est que la main-d’œuvre « alternative » – sondeurs, policiers, etc. – n’est pas autorisée ni habilitée à prodiguer des conseils cliniques aux personnes infectées. « Des équipes régionales de santé publique m’ont dit que des médecins omnipraticiens veulent les aider, mais ces derniers sont bloqués par des barrières administratives. C’est désolant », lâche la Dre Samson.

* Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) et Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS)

Notre grande entrevue à lire dimanche dans La Presse

Christian Dubé fait le bilan de ses 100 jours à la tête du ministère de la Santé. Ses cibles pour affronter la seconde vague de la pandémie sont-elles atteintes ?

Encore des ratés dans le dépistage et le traçage

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Andrée-Anne Fontaine a dû attendre une semaine après un test positif à la COVID-19 pour être contactée par la Santé publique pour lui demander d’identifier ses contacts.

L’un des rares moyens de contrôler une deuxième vague est d’avoir une bonne stratégie de dépistage accompagnée par des opérations de traçage de contacts, rappelle Benoît Mâsse, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Sauf que « dès le début de cette vague, on a observé des ratés autant pour les activités de dépistage que pour les opérations de traçage », souligne cet expert en santé publique.

Étudiante à la maîtrise, Aurée-Anne Létourneau a commencé à éprouver des symptômes de la COVID-19 le 14 septembre. La résidante de Québec avait le nez qui coulait et un petit mal de gorge.

Par prudence, Mme Létourneau va passer un test de dépistage le 16 septembre. Elle obtient son résultat le 19 : elle est positive. « Déjà, je trouvais ça long, trois jours, pour avoir mon résultat. On m’a dit qu’on avait des retards dans les tests de laboratoire », dit-elle. À ce moment, on indique à Mme Létourneau que puisqu’elle est positive, elle sera contactée à nouveau par la Santé publique pour qu’une enquête épidémiologique soit menée.

Par précaution, Mme Létourneau prend le temps de joindre elle-même toutes les personnes ayant été en contact avec elle dans les jours précédents.

Le 22 septembre, elle reçoit un appel de la Santé publique. « En gros, ils m’ont dit qu’ils allaient m’envoyer un document par courriel pour faire la liste de mes contacts et m’appeler après », dit-elle.

Ce n’est finalement que sept jours après le résultat positif – le 26 septembre – que la Santé publique l’appellera pour amorcer l’enquête épidémiologique.

La citoyenne estime que la rapidité d’action de la Santé publique a été complètement déficiente. « Si je n’avais pas joint moi-même mes contacts, personne ne les aurait avertis », dit-elle.

Au moment de la première vague au printemps, les retards dans les enquêtes « pouvaient se comprendre », lâche Mme Létourneau. « Mais là, on est censés avoir eu l’été pour se préparer ! », critique-[t-elle].

Le CISSS de la Capitale-Nationale soutient que dès qu’une confirmation de prélèvement positif est reçue, le patient concerné est rapidement contacté par les équipes responsables du dépistage. La Direction de santé publique doit ensuite contacter chaque personne déclarée positive dans les 48 heures pour mener ses enquêtes de cas.

« Jusqu’au début de la seconde vague de COVID-19, ces deux démarches étaient à peu près simultanées », indique le porte-parole du CISSS de la Capitale-Nationale Mathieu Boivin. Mais la Capitale-Nationale enregistre ces jours-ci environ 120 nouveaux cas positifs par jour, ce qui « a un impact énorme sur l’ensemble des équipes de santé publique, qui mènent plus de 300 enquêtes épidémiologiques distinctes, chacune pouvant impliquer jusqu’à 80 cas contacts ».

La priorité est de joindre rapidement les personnes positives puisque celles-ci doivent « immédiatement et obligatoirement s’isoler » dès qu’elles obtiennent leur diagnostic, explique M. Boivin.

Autre zone rouge, même problème

Andrée-Anne Fontaine, enseignante au secondaire, a vécu une expérience semblable. Quand elle a contracté la COVID-19, il y a quelques semaines, elle s’attendait à « être prise en charge ». Elle s’est plutôt « démenée avec le système », déplore la Montréalaise de 36 ans.

Elle a ressenti les premiers symptômes le 20 septembre. Elle a appelé la ligne info-covid, on lui a conseillé d’aller passer un test sur-le-champ. La mère de famille a reçu son résultat trois jours plus tard.

« L’infirmière a été très gentille. Elle m’a donné des conseils sur la manière de me soigner, mais elle ne pouvait pas me donner d’informations sur les directives. Elle m’a dit que la Santé publique m’appellerait. »

L’appel attendu ne venant pas, Mme Fontaine et son conjoint, Vincent Duclos, ont multiplié les démarches pour avoir de l’information. Combien de temps les enfants devraient-ils s’absenter de l’école ? Devaient-ils appeler eux-mêmes les gens qu’ils avaient fréquentés avant le diagnostic ? « On a reçu quatre directives différentes. L’information la plus claire qu’on a eue est venue de l’Association de hockey de notre garçon. C’était la première fois qu’on sentait qu’il y avait un humain derrière nous », ironise M. Duclos, anthropologue en santé publique.

Le couple a finalement reçu une lettre livrée à la main le dimanche 27 septembre, soit une semaine après le test, demandant à Mme Fontaine d’identifier ses contacts et de contacter la Santé publique dans les 24 heures pour « freiner la transmission de la COVID-19 ».

« Il était trop tard », déplore Vincent Duclos. Heureusement, le couple avait déjà prévenu de son propre chef deux couples d’amis qu’il avait côtoyés et dont les tests se sont avérés négatifs.

Ce n’est pas facile d’annoncer à des gens, même des amis, qu’ils ont peut-être la COVID-19 à cause de toi. Ça n’aurait pas dû être à nous de le faire. Ça devrait être fait de manière professionnelle, avec un accompagnement pour les gens.

Vincent Duclos, conjoint d’Andrée-Anne Fontaine

Le ministre de la Santé, Christian Dubé, concède qu’« on a besoin d’être meilleurs dans le dépistage et dans le traçage ». Il explique que la capacité de tests de dépistage de la province est de 25 000 par jour. Mais que ces jours-ci, il n’est pas rare que 30 000 tests soient réalisés. « On fait marcher la machine au maximum », assure le ministre.

Aux prises avec des éclosions de COVID-19 à quatre étages, des médecins de l’Institut universitaire de cardiologie et pneumologie de Québec–Université Laval (IUCPQ-UL) viennent par ailleurs d’envoyer une lettre au ministre Dubé en date du 2 octobre pour dénoncer « des délais inacceptables, faute de capacité d’analyse » des dépistages en cours dans l’établissement de santé. Dans ce contexte, « il devient difficile de garantir aux patients un accès adéquat aux procédures cardiaques et pulmonaires urgentes », s’inquiète la Dre Marie-Hélène LeBlanc, cardiologue et présidente du conseil des médecins dentistes et pharmaciens de l’IUCPQ-UL. Elle croit que la réforme des laboratoires OPTILAB est à l’origine du problème.