Québec cherche à recruter massivement du personnel pour la vaccination et le dépistage en vue d’une seconde vague. Un arrêté ministériel est en cours de rédaction au ministère de la Santé et des Services sociaux, pour lequel on a sollicité plus d’une vingtaine d’ordres professionnels – dont une dizaine regroupent des professionnels des services sociaux ou du domaine paramédical – afin d’autoriser leurs membres à participer à des opérations massives de vaccination et de dépistage.

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

L’Ordre des psychologues, ainsi que ceux des psychoéducateurs, des travailleurs sociaux, des ergothérapeutes, des orthophonistes et des sexologues ont notamment été contactés il y a 10 jours par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), qui leur demandait, dans un premier temps, d’autoriser leurs membres à procéder à des activités de vaccination. Une seconde demande est venue par la suite, celle de participer à des activités de dépistage.

Certains ordres ont opposé une fin de non-recevoir à cette demande. L’Ordre des travailleurs sociaux, par exemple, a fermement refusé que ses membres soient inclus dans l’arrêté ministériel.

« Nous comprenons que la situation d’urgence actuelle exige que tous collaborent, écrit la présidente de l’Ordre, Guylaine Ouimette, dans un message transmis à ses membres, qui relate ses échanges avec le MSSS. J’ai réitéré le fait que vous en avez plein les bras, que vous êtes au front et qu’avant même la crise sanitaire, vous étiez déjà sursollicités par les besoins grandissants des personnes en situation de vulnérabilité qui réclament votre professionnalisme. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Trop de personnes ont souffert du délestage au printemps qui a causé des conséquences graves et créé son lot de besoins non comblés.

Guylaine Ouimette, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux

D’autres se sont montrés plus souples… avec des réserves. « On n’endossera pas le délestage de nos membres, dit le président de l’Ordre des psychoéducateurs, Denis Leclerc. Mais si c’est fait de façon volontaire, que certains membres veulent contribuer et qu’on s’assure qu’ils reçoivent la formation nécessaire pour effectuer les tâches, on ne s’opposera pas à cela. »

Prudence et prévoyance

À la fin de l’été, le ministre Christian Dubé a pourtant promis que les professionnels œuvrant dans le secteur des services sociaux du réseau de santé ne seraient pas libérés de leurs tâches normales pour prêter main-forte dans la lutte contre le coronavirus.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

Christian Dubé, ministre de la Santé et des Services sociaux

« Étant en préparation pour la campagne de vaccination automnale contre l’influenza et ayant d’importants besoins de dépistage, notre gouvernement explore plusieurs scénarios pour assurer l’ensemble des soins et des services au cours de cette deuxième vague », a indiqué l’attachée de presse du ministre Christian Dubé, Marjaurie Côté-Boileau.

C’est une question de prudence et de prévoyance. Il s’agit donc de discussions préparatoires, pour que nous soyons prêts à toute éventualité.

Marjaurie Côté-Boileau, attachée de presse du ministre Christian Dubé

Tous les ordres professionnels consultés par La Presse craignent que l’arrêté ministériel ne glisse progressivement du volontariat au « délestage ». « On est face à un dilemme : répondre à une problématique grave de santé publique, mais en même temps, il ne faudrait pas délester nos membres comme on l’a fait au printemps », dit Alain Bibeau, président de l’Ordre des ergothérapeutes.

« Jusqu'ici, ce dont on nous parle, c’est que les professionnels auraient le loisir d’accepter ou non, dit la présidente de l’Ordre des psychologues, Christine Grou. Mais par décret, le gouvernement peut faire comme il veut et quand il veut sans passer par les ordres professionnels. » Quelque 800 membres – sur 8800 psychologues – ont indiqué par voie de sondage qu’ils seraient prêts à pousser à la roue, que ce soit pour la vaccination ou le dépistage.

« Délestage » appréhendé

Mardi, le Conseil interprofessionnel du Québec (CIQ), qui regroupe les 46 ordres professionnels, plaidait au contraire pour une plus grande sollicitation des professionnels en pratique privée. Ces professionnels, a dit Gyslaine Desrosiers, présidente du CIQ, « ont été les grands oubliés de cette période de crise » et auraient pu être davantage mis à contribution.

Mais sur le terrain, on appréhende le « délestage » de personnel du réseau, qui a été massif lors de la première vague. Actuellement, il a beaucoup diminué, observe Mathieu Leblanc, porte-parole de l’Alliance du personnel professionnel et technique (APTS), un syndicat qui regroupe de nombreux professionnels des services sociaux. « Cela dit, on craint la deuxième vague, dit-il. Est-ce qu’on va réussir à ne pas délester ? »

Dans certaines régions, c’est déjà une réalité. Julie occupe une profession d’ordre paramédical quelque part au Québec. Nous sommes délibérément vagues dans cette description afin qu’elle ne soit pas identifiée et ne subisse pas de représailles. Depuis des semaines, elle est monopolisée par des activités de dépistage, après avoir suivi une formation qui a duré tout au plus une heure. Quand elle pense à sa clientèle, laissée derrière, elle est envahie par le découragement.

« On nous a tous dit que ce serait fait sur une base volontaire, mais dans les faits, il est à peu près impossible d’en être exemptés, témoigne-t-elle. Je suis déçue et amère à la fois envers mon ordre et ma direction. Dire que ça n’aura pas d’impact sur la clientèle, c’est complètement faux. Il faut qu’on arrête de se mettre la tête dans le sable : le délestage, il y en a toujours, et il va y avoir un coût à tout cela. »