Que se passe-t-il chez les Québécois de plus de 70 ans ? Durement malmené le printemps dernier durant la première vague de la pandémie, leur groupe d’âge a recommencé à afficher une hausse des décès au cours de l’été au moment où l’on enregistrait peu de morts en raison de la COVID-19. Impact du report des opérations, poids de l’isolement ? Tout en invitant à la prudence dans l’analyse des données, les démographes s’expliquent difficilement cette surmortalité alors qu’ils s’attendaient au contraire à une baisse.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

Pierre-André Normandin Pierre-André Normandin
La Presse

Un peu plus de 360 morts de plus ont été enregistrées en août au Québec chez les personnes âgées de 70 ans et plus par rapport à la moyenne des cinq dernières années, révèlent des données publiées jeudi par l’Institut de la statistique du Québec. Cela représente une hausse de 11 %. Une situation qui intrigue des démographes.

La première vague de COVID-19 qui a frappé la province au printemps a entraîné de nombreuses morts dans son sillage, particulièrement chez les aînés de 80 ans et plus. Lorsque survient une pandémie ou une tragédie comme une vague de chaleur, les démographes s’attendent normalement à constater un « effet de moisson » dans les semaines suivantes. « Il s’agit d’une période de surmortalité suivie d’une baisse compensatoire », explique Chantale Girard, démographe à l’Institut de la statistique du Québec.

Un peu comme une moissonneuse qui ramasse tout sur son passage, une pandémie entraîne plus de morts que prévu chez les personnes fragiles, affirme Robert Bourbeau, professeur émérite de démographie à l’Université de Montréal.

Dans les semaines suivant la crise, l’effet de moisson fait que l’on observe moins de morts qu’à l’habitude chez les populations vulnérables. « Ça crée un effet de déplacement des décès », résume M. Bourbeau.

En raison de cet effet de moisson, « on devait s’attendre à une baisse de décès cet été ». « On l’a vu un peu en juillet. Mais pas après. C’est étonnant », dit M. Bourbeau. « Je m’attendais à un creux. Mais à part la semaine du 4 juillet, on n’a rien vu de tel. On voit même un petit excès de mortalité dans les données », ajoute l’expert-conseil en démographie Robert Choinière. Ce dernier souligne que le Québec n’est pas le seul endroit au monde à ne pas avoir constaté d’« effet de moisson » après la première vague de COVID-19. « On l’observe dans d’autres pays, comme l’Espagne et la France », dit-il.

Prudence avec les données

Les experts appellent toutefois à la prudence dans l’interprétation des données. Notamment parce que la COVID-19 a surtout été fatale pour les personnes âgées de 80 ans et plus. Mais les données sur les décès de l’Institut de la statistique du Québec regroupent les personnes de 70 ans et plus. Pourrait-on voir un effet de moisson chez les 80 ans et plus si les données étaient ventilées ? Les données doivent aussi être pondérées parce que la population du Québec vieillit d’année en année.

Professeur titulaire au département d’économie à HEC Montréal, Pierre-Carl Michaud met en garde contre le « bruit statistique ». « On n’a pas vu de mortalité anormale cet été, statistiquement », dit-il. M. Michaud souligne qu’effectivement, le Québec ne semble pas avoir enregistré d’effet de moisson. « Mais ce n’est pas garanti qu’il se produise », dit-il.

Professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, Benoît Mâsse ajoute que les augmentations constatées « sont faibles » et qu’il est difficile de distinguer cette hausse d’une augmentation de la variation annuelle. « Il y a des variations annuelles et on ne peut pas exclure que ce petit pic [en août] ne soit pas simplement causé par la variation annuelle », dit-il.

M. Bourbeau reconnaît que les nombres analysés restent petits et qu’il est « trop tôt pour tirer des conclusions ». Mais l’excès de décès de 11 % noté est « un peu plus élevé que ce à quoi on peut s’attendre » par simple vieillissement de la population.

Oui, on s’attendait à une baisse du nombre de décès. Mais on voit l’inverse. Il y a quelque chose là. Il faut suivre ça de près.

Robert Bourbeau, professeur émérite de démographie à l’Université de Montréal

« Y a-t-il des choses qui nous échappent ? »

Quand on lui demande ce qui peut expliquer l’absence d’effet de moisson au Québec l’été dernier, M. Choinière répond : « C’est la bonne question […] Y a-t-il des choses qui nous échappent ? Doit-on regarder du côté des opérations retardées ? On ne sait pas. » « Est-ce dû à des décès à cause de cancers non diagnostiqués ? De traitements reportés ? C’est trop tôt pour tirer des conclusions. D’autant qu’on n’a pas la cause des décès », souligne M. Bourbeau.

« Pour l’instant, la seule chose qu’on peut dire, c’est qu’il n’y a pas eu d’effet de moisson », dit M. Choinière. Pour M. Michaud, il serait intéressant alors que s’amorce la deuxième vague de COVID-19 d’avoir rapidement les causes de décès des Québécois. Entre autres pour savoir si la pandémie cause des morts en entraînant des reports de traitements ou d’opérations. « Ce serait important de le savoir », dit-il.

Dans les huit premiers mois de 2020, le Québec a enregistré une hausse de 14 % des décès, soit près de 6100 morts de plus que la moyenne de 2015 à 2019. La quasi-totalité de cette surmortalité s’est concentrée chez les 70 ans et plus, soit 5668. Durant la même période, la province a enregistré 328 morts supplémentaires chez les 50 à 69 ans et 81 chez les moins de 50 ans.