Trois fois. Mardi, il a fallu que les journalistes posent trois fois une question toute simple au DHoracio Arruda : la Santé publique réclame-t-elle que les policiers puissent entrer sans mandat dans une résidence pour sévir contre les rassemblements ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Première réponse : peut-être.

Deuxième réponse : oui.

Puis le modérateur a dû intervenir pour lui donner une dernière chance de s’expliquer. Sa réponse finale : non.

En fait, ça ne relevait même pas de lui…

Trop souvent, plus le directeur national de santé publique parle, moins on le comprend. Ses réponses s’étirent inutilement dans la confusion.

Ce n’est pas qu’un problème de communication, cela devient aussi un problème de santé publique.

Le Grand Confinement a été suivi par le petit relâchement. Pour empêcher la deuxième vague de faire basculer le Québec dans le rouge, les gens doivent mieux obéir aux consignes. Mais pour cela, ils doivent d’abord les comprendre.

C’est d’autant plus crucial que les Québécois sont déjà écœurés de la crise et que leur patience est fragile.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, et le directeur national de Santé publique du Québec, le Dr Horacio Arruda

Bien sûr, le DArruda n’est pas le seul. Lundi matin, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a dit que les rassemblements à la maison se limitaient à six personnes habitant à un maximum de deux adresses. Quelques heures plus tard, la vice-première ministre, Geneviève Guilbault, le corrigeait en rappelant que les invités pouvaient provenir de différentes résidences.

Une journée, deux ministres, deux positions.

L’erreur portait sur une nuance pourtant toute simple, entre ce qui est autorisé et ce qui est recommandé.

Vous voulez inviter cinq amis qui n’habitent pas à la même adresse ? Vous le pouvez, mais idéalement, vous ne devriez pas. Même si la loi vous le permet, on vous encourage à être plus prudent.

Le ministre Dubé s’est repris mardi en expliquant très bien le tout. Reste qu’il est désolant de voir réapparaître la même confusion qu’en avril dernier. À l’époque, le gouvernement prétendait que les rassemblements extérieurs étaient interdits alors que le décret les permettait à condition de garder une distance de deux mètres. La distinction était la même : vous le pouvez, mais si possible, ne le faites pas.

Il n’y a pas que le fond. Le ton est également dur à suivre. Mardi dernier, le premier ministre, François Legault, se montrait inquiet. Deux jours plus tard, il se moquait de l’opposition officielle parce qu’elle annonçait l’arrivée de la « seconde vague ». Sur Twitter, la CAQ narguait même ses rivaux en jouant sur le terme « seconde vague ».

Elle banalisait ainsi la hausse des cas au moment même où elle demandait aux gens de redoubler de prudence.

Je sais, chers caquistes, le picossage de l’opposition est fatigant. Mais n’y réagissez pas en mêlant encore plus les gens.

***

Plusieurs dénoncent les « gérants d’estrade », parfois avec raison.

La Santé publique fait un travail difficile. Elle doit trancher à partir d’informations incomplètes et d’hypothèses invérifiables, en sachant que peu importe sa décision, des gens vont souffrir.

On ne peut pas déplorer les risques liés à une décision sans parler de ceux qui ont été évités. On ne peut pas non plus critiquer les décisions du passé avec les données du présent. Ce serait de l’analyse pour les licornes. Tant qu’à radoter, mieux vaut le faire au sujet du quatrième trio du Canadien.

Je sais, un diplômé en sciences humaines devrait se garder une petite gêne avant de jouer à l’expert en épidémiologie.

Mais il y a déjà eu trop de confusion depuis le printemps dernier sur le port du masque, le travail des 60-69 ans, l’immunité collective ou encore les rassemblements. Peu importe quelle décision vous prenez, expliquez-la-nous ! Dites-nous ce que vous faites, pourquoi vous le faites et quelles en seront les conséquences.

Je comprends aussi que le virus est nouveau et que la science est jeune. Les connaissances sont incomplètes et changent vite, par exemple sur le mode de transmission. Ces nuances ne sont pas faciles à expliquer. Mais ce n’est pas non plus une mission impossible, comme le prouvent les interventions limpides de la Dre Mylène Drouin, directrice de santé publique de Montréal.

Et quand la science évolue, on peut reculer sans faire le politicien orgueilleux. Ce n’est pas grave si vous changez d’idée, mais dites-nous pourquoi.

On comprend aussi que la cohérence ne sera jamais parfaite. Puisque le gouvernement impose des restrictions ciblées, certaines choses seront permises dans un contexte et interdites dans un autre, comme les lieux de culte qui peuvent accueillir moins de gens que les salles de spectacle. C’est normal et même souhaitable.

Certains diront qu’en soulignant la confusion, nous ne faisons que l’alimenter. Mais les médias ne sont pas censés interpréter les paroles d’un décideur en se demandant chaque fois si ce qu’il a dit correspond bel et bien à ce qu’il voulait dire.

Terminons malgré tout sur une note positive.

Mardi, le ministre de la Santé a livré un message précis et rassembleur. M. Dubé voit que le sentiment d’impuissance des Québécois face à la crise risque de mener à l’apathie. Et donc au non-respect des consignes. « Chaque Québécois peut faire une différence dans son coin », a-t-il rappelé. Mme Guilbault reprend aussi ce discours nécessaire.

En effet, la population ne fait pas que subir cette crise, elle en est l’acteur principal. Mais il faut l’aider à savoir quel rôle jouer.