La Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal entend suspendre certaines activités de traçage secondaire pour se consacrer au contact des cas positifs de COVID-19. Quoique temporaire, la situation inquiète à l’interne, alors que les nouvelles ressources promises par Québec se feraient toujours attendre.

Henri Ouellette-Vézina Henri Ouellette-Vézina
La Presse

« Nous allons délester certaines activités auprès des contacts afin de nous assurer de contacter dans les délais prescrits l’ensemble des cas », écrit la Dre Mylène Drouin, qui pilote la santé publique de Montréal, dans une lettre envoyée dimanche soir à ses équipes, que La Presse a obtenue.

La nouvelle directive, qui a été officiellement donnée lundi, implique que les contacts à risque « moyen » ou « faible » ne seront plus joints par la Santé publique. Seuls les contacts à risque « élevé » – souvent des membres de la famille immédiate – seront avisés. Pour le reste, ce sera à la personne déclarée positive d’appeler ses contacts jugés moins à risque.

Tous les secteurs seront contributeurs. Nous visons à ce que ceci soit de manière transitoire, pour soutenir la charge.

La Dre Mylène Drouin, directrice de santé publique de Montréal

Ainsi, les cas positifs informeront et redirigeront leurs contacts « vers notre site web où toutes les instructions sont présentées », précise le porte-parole de la DRSP, Jean-Nicolas Aubé, ajoutant que les équipes d’enquête seront disponibles au besoin. Il affirme que la décision a été prise dans la foulée de l’augmentation rapide du nombre d’infections. « En une très courte période, le nombre de cas quotidien a pratiquement quadruplé à Montréal, passant de 58 à 219 en quelques jours », illustre-t-il.

M. Aubé explique que la situation actuelle est sans précédents, forçant ainsi la Santé publique à ajuster ses activités « en fonction des besoins les plus urgents ». Se voulant rassurante, la Dre Drouin affirme que depuis juillet, « des groupes de nouveaux enquêteurs sont formés chaque semaine » pour augmenter les capacités à l’interne. « Nous avons encore des besoins de renforts », lâche-t-elle, en soulignant à son personnel qu’il est « normal de revivre certaines émotions du printemps », vu l’intensité de la crise.

Un bateau « sans capitaine »

Pour plusieurs employés de la DRSP, la mise sur pause de ces mesures est préoccupante, alors que la deuxième vague gagne le Québec. « Ça implique aussi qu’on abandonne des formations sur l’équipement de protection, le zonage ou l’isolement de cas, alors qu’il y a encore beaucoup d’éclosions. […] La Direction fait à sa tête, sans consulter les besoins du terrain. C’est un bateau sans capitaine », dénonce l’un de ces salariés, qui ont tous requis l’anonymat.

Un autre résume sa pensée ainsi : « On fera l’enquête, mais pas l’intervention qui vient avec. Beaucoup de gens risquent de développer des symptômes ou de transmettre la maladie sans savoir ce qui se passe », s’inquiète-t-il.

« Ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle », martèle un troisième employé.

Il y a tellement peu de personnel qu’on est rendus à délester quelque chose de si primordial. On comprend qu’il y a une pénurie partout, mais à un moment donné, un problème en amène un autre.

Un employé de la DRSP

À la mi-août, le ministre de la Santé, Christian Dubé, annonçait que Québec verserait 106 millions de dollars à la Santé publique pour l’embauche de 1000 nouvelles ressources afin d’augmenter la capacité de retraçage. Or, ces fonds auraient peu d’impacts jusqu’ici. « On n’a pas vu de nouvelles personnes arriver », témoigne l’un des trois employés. « La première vague, ça a été un tsunami en pleine face. Mais là, on retombe là-dedans, mal outillés. On a l’impression que le Québec n’a rien appris », dénonce aussi la première source.

« Il faut que la société se mobilise »

Appelée à réagir, l’experte en santé publique de l’Université de Montréal Roxane Borgès Da Silva apporte certaines nuances. « Il faut bien comprendre que les employés de la DRSP sont à bout, débordés, crevés. Ils ont été surutilisés pendant la pandémie », dit-elle.

Mais à ses yeux, restreindre le traçage pourrait justement permettre de préserver les ressources humaines. « Il faut aussi que la société se mobilise et qu’un effort collectif soit fait pour réduire la transmission », affirme la spécialiste, qui ne se dit « pas vraiment inquiète » par l’arrivée de cette directive.

« Ça dépend de comment on le voit. Les cas faibles et modérés sont souvent des gens qui se sont rencontrés rapidement. En termes de gestion de risque, faire appel à la population me semble plus raisonné. Il faut faire des choix à un moment donné », conclut Mme Borgès Da Silva.