(Montréal) Les conditions de vie et de travail des demandeurs d’asile au Québec — déjà précaires — se sont détériorées avec la crise de la COVID-19.

Stéphanie Marin
La Presse Canadienne

Selon des organismes québécois qui défendent leurs droits, beaucoup de ceux qui ont été des travailleurs essentiels n’ont pas eu l’aide à laquelle ils avaient droit, comme des soins de santé et les garderies d’urgence pour leurs enfants.

Alors que se pointe une deuxième vague de COVID-19, ils demandent plus de services pour eux, ainsi qu’une régularisation du statut de tous les travailleurs essentiels, et non pas uniquement pour ceux qui ont été au front dans le domaine de la santé.

Pierre Natatala Kiosa a été l’un des « anges gardiens » de la crise sanitaire.

L’homme, un demandeur d’asile originaire de la République démocratique du Congo, a travaillé comme préposé aux bénéficiaires dans un CHSLD durant la pandémie et fait beaucoup de quarts de travail doubles, vu la pénurie de personnel.

Comme d’autres préposés aux bénéficiaires, il a contracté la COVID-19.

Et comme bien d’autres, il a eu peur de tomber gravement malade et de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Mais contrairement aux autres préposés aux bénéficiaires, considérés comme des travailleurs essentiels lors de la pandémie, l’homme de 45 ans n’a pu avoir de place pour ses trois enfants dans une garderie d’urgence, les seules demeurées ouvertes dans les premiers mois de la pandémie. On lui a dit qu’il n’avait pas le droit en raison de son statut d’immigration non encore résolu.

Il s’est débrouillé tant bien que mal avec son épouse : ils ont pris des emplois ayant des horaires différents — il travaille aussi au triage dans un CLSC, et elle dans une usine — et se relaient auprès des enfants. Ce qui ne leur laisse que peu de temps en famille.

Les semaines de travail qu’il a manquées lorsque la COVID-19 l’a rendu malade ont été une grande source d’inquiétude.

« On n’a pas de famille ici, a expliqué M. Natatala, arrivé au pays en 2019. Si on mourait, que va-t-il arriver aux enfants ? Cela nous a vraiment troublés. »

Malgré cette crainte, il s’est rendu au travail quand d’autres n’ont pu — ou n’ont pas voulu — y aller.

Le cas de Pierre Natatala Kiosa n’est qu’un exemple parmi d’autres, rapporte la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), qui regroupe une centaine d’organismes oeuvrant auprès d’elles.

La Table a récemment réalisé un sondage auprès d’environ 400 demandeurs d’asile ayant travaillé dans les services essentiels durant la crise — ce qui a révélé des faits préoccupants sur leurs conditions de vie.

Environ 93 % des parents interrogés qui ont voulu inscrire leurs enfants aux services de garde d’urgence se sont fait refuser l’accès en raison de leur statut de demandeur d’asile, alors qu’ils y avaient pourtant droit pendant la crise de la COVID-19, soutient le TCRI.

Chez ceux qui ont ressenti des symptômes de la COVID-19, 64 % ont déclaré avoir eu des difficultés à obtenir des soins de santé, et la moitié n’ont pas eu de test de dépistage.

Les répondants au sondage — qui n’est pas représentatif de la population de réfugiés au Québec, souligne la TCRI — ont déclaré avoir subi des répercussions fortes pendant cette période, dues à l’isolement et au manque de réseau pour les aider, à la culpabilité et à l’anxiété liées à la contamination des enfants et du conjoint.

Alors qu’ils risquent fort d’être encore au front si la situation de la COVID-19 dégénère, la TCRI aimerait que les gouvernements fédéral et québécois accordent plus d’aide à ces gens vulnérables.

Elle voudrait que les permis de travail des demandeurs d’asile soient renouvelés sans trop tarder : pendant la pandémie, les délais ont été trop longs, les fonctionnaires ayant probablement été affectés à d’autres tâches, croit Lida Aghasi, coprésidente de la TCRI. « Certains attendent depuis six mois. Et ils perdent leurs emplois », dit-elle, expliquant que ces retards les angoissent et ajoutent à leur précarité.

L’accès aux soins de santé a aussi été difficile : ceux qui avaient des symptômes de la COVID-19 n’avaient pas l’argent pour un taxi et ils évitaient les transports en commun pour ne pas contaminer les autres. D’autres ne savaient pas où obtenir les soins dont ils avaient besoin et s’en sont passé.

Plus d’information est nécessaire auprès des demandeurs de statut de réfugié, mais aussi auprès des organismes qui leur offrent des services, souhaite la TCRI.

Par exemple, beaucoup de demandeurs d’asile qui étaient des travailleurs essentiels lors de la pandémie avaient droit à des places en garderie pour leurs enfants, mais ne le savaient pas. Ou encore, ils se sont fait dire non par les garderies qui n’étaient pas bien informées.

Régularisation de leur statut

La Table demande aussi aux gouvernements provincial et fédéral d’accélérer la régularisation du statut de tous les travailleurs essentiels demandeurs d’asile, incluant ceux du secteur de l’industrie agroalimentaire, agricole et dans le secteur du commerce de détail.

Pour l’instant, le fédéral a annoncé que les demandeurs d’asile qui ont travaillé dans les soins de santé au plus fort de la crise sanitaire pourront obtenir leur résidence permanente par le biais d’un programme temporaire de régularisation de leur statut.

Mais les autres aussi ont mis leur santé en danger, a fait valoir en entrevue Mme Aghasi.

« On a beaucoup entendu parler des « anges gardiens ». Mais ceux qui ont été gardiens de sécurité, qui ont fait l’entretien ménager ou travaillé dans les épiceries, eux aussi ont contribué.

« On aimerait que cela soit plus juste, pour tous. »

Quant à Pierre Natatala, il continue à travailler et dit attendre de voir si la promesse du gouvernement fédéral d’aider ceux qui ont fait des sacrifices va réellement se concrétiser.