Davantage d’achats alimentaires en ligne, une école repensée, des villes à échelle plus humaine et une industrie des transports forcée de se réinventer : la pandémie de COVID-19 n’a pas fini de laisser des traces. Elle entraînera des changements durables – parfois positifs, parfois dramatiques – dans plusieurs sphères de la société. Survol.

Publié le 12 sept. 2020
Daphné Cameron
Daphné Cameron La Presse
Marie-Eve Morasse
Marie-Eve Morasse La Presse
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse
André Dubuc
André Dubuc La Presse
Bruno Bisson
Bruno Bisson La Presse
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse
Louise Leduc
Louise Leduc La Presse

Ce qui risque de changer… dans notre assiette

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Depuis le début de la pandémie, les consommateurs québécois sont de plus en plus nombreux à « faire leur épicerie » en ligne. Une tendance qui n’est pas près de disparaître, selon Jean-Claude Dufour, expert en gestion de la distribution alimentaire.

Récoltes abandonnées faute de main-d’œuvre, fermetures d’abattoirs terrassés par des éclosions de COVID-19, pénuries de farine en raison d’un engouement soudain pour le pain fait maison : l’industrie agroalimentaire a connu de profonds bouleversements durant la pandémie.

Du lait jeté aux poussins euthanasiés, la crise a braqué les projecteurs sur les faiblesses dans la chaîne d’approvisionnement. En revanche, elle a aussi servi de tremplin pour mousser l’achat local et l’autonomie alimentaire, deux concepts chers au premier ministre François Legault.

Surfant sur cette vague, Hydro-Québec vient d’annoncer que les serres de petite et de moyenne taille auront bientôt droit à des tarifs d’électricité préférentiels. Des radis aux fraises, une plus grande variété d’aliments du Québec se retrouvera inévitablement sur les rayons des supermarchés durant l’hiver. L’engouement va-t-il se poursuivre ? « À l’épicerie, il y a encore une concurrence très forte avec les produits de l’extérieur. Je ne crois pas que le consommateur soit prêt à aveuglément acheter local si le prix n’est pas concurrentiel. Le porte-monnaie parle », pense Jean-Claude Dufour, expert en gestion de la distribution alimentaire.

Au-delà de ces chambardements, quelles tendances sont-elles bien ancrées ? L’achat en ligne, répond M. Dufour. « Je pense que c’est un beau choc positif qui a forcé tout le monde à s’adapter rapidement. »

Une école à repenser

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Durant le confinement, les plateformes de vidéoconférence, comme Zoom et Teams, ont remplacé les salles de classe. Des cours à distance qui ont mis en exergue le fossé qui existe entre ceux qui sont à la fine pointe de la technologie et ceux qui ne disposent pas de l’équipement ou des connaissances nécessaires.

Du jour au lendemain, le 13 mars, l’école comme on la connaissait a cessé d’exister et l’enseignement est devenu l’affaire des parents, des grands-parents sur la plateforme de vidéoconférence Zoom, parfois même de la télévision, où des enseignants se sont joints à des animateurs jeunesse pour parler aux élèves. Puis, quand les enseignants ont repris le travail à distance, le fossé technologique est apparu. On peut penser que les millions investis depuis par Québec pour constituer une « réserve d’urgence » de matériel informatique aplaniront un peu les inégalités que la pandémie a mises en lumière.

Et maintenant ? De même que le télétravail a changé la vie des travailleurs, l’école peut aussi tirer des leçons de ces mois à distance, estime la professeure adjointe à la faculté d’éducation de l’Université de Sherbrooke, Nancy Granger. Elle pourrait notamment laisser une place accrue au milieu communautaire et aux parents. Ne pas être uniforme pour tous les élèves. Se pourrait-il, demande Mme Granger, que l’école sorte parfois de son cadre habituel, où les élèves sont assis dans une classe « en rangs d’oignons, de 9 h à 16 h » ? Pourquoi ne pas permettre, par exemple, à des adolescents à risque de décrocher d’en faire un peu plus à distance, à des heures qui leur conviennent ? Il s’agit peut-être, pour reprendre le titre du livre d’un enseignant devenu ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, de « réinventer l’école ». (Marie-Eve Morasse)

Des villes comme laboratoires

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LAPRESSE

Exit les voitures circulant sur l’avenue du Mont-Royal. Au sortir du confinement, l’artère commerciale du Plateau est devenue piétonne sur une distance de 3 km.

Rues envahies par les terrasses, stationnements transformés en lieux de spectacle et transports en commun en libre accès : comme Montréal, plusieurs villes partout sur la planète ont changé de visage avec la COVID-19. Les administrations municipales ont tenté de trouver des façons rapides d’adapter la vie urbaine à un virus qui a vidé les tours de bureaux et interdit les rapprochements.

Sébastien Lord, professeur à l’École d’urbanisme de l’Université de Montréal, observe avec des collègues les transformations qui se sont opérées aux quatre coins du monde : « Cette pandémie nous a fait tester des solutions, nous a fait innover, en nous poussant à autoriser des choses qu’on n’aurait jamais autorisées avant », a-t-il expliqué à La Presse.

Ainsi, à Vilnius, en Lituanie, tous les restaurants et les bars ont été invités à déplacer leur salle à l’extérieur, sur la voie publique, afin de rouvrir après le confinement. À New York, des chauffeurs de taxi ont dû se transformer en livreurs pour approvisionner des quartiers défavorisés. Ces changements seront-ils durables ? Les projets eux-mêmes prendront probablement fin une fois que la vie aura repris son cours à la faveur d’un éventuel vaccin, selon Sébastien Lord. « Ce qui risque de rester, c’est la capacité de se questionner », a-t-il prédit.

Banlieue 1 Montréal 0

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Avec la pandémie, les villes de banlieue sont devenues plus attrayantes. Ci-dessus, une maison de Boucherville a trouvé preneur.

Un effet durable de la crise se manifestera par le recours accru au télétravail, soutiennent des investisseurs institutionnels. Équipés de service d’analyse, ceux-ci profitent de leurs cogitations sur les tendances qui façonnent la société et qui, par ricochet, créent des occasions d’investissements. « Les employés qui cherchent plus d’espace et moins de foules migreront loin du centre-ville. Cela devrait accélérer la croissance déjà amorcée des villes de taille moyenne aux États-Unis et en Europe », écrivent Caitlin Walsh et Ruby Greawal, de l’Office d’investissement du régime de pensions du Canada, dans l’article intitulé « De quelle façon la COVID-19 change-t-elle la donne pour les investisseurs à long terme ? ».

Paul Cardinal, directeur du service économique de la principale association provinciale de constructeurs de maisons, corrobore. « Je suis d’avis que la banlieue va gagner en attrait. Avec le télétravail, ça nous prend de l’espace supplémentaire, une pièce, peut-être deux. Les gens veulent avoir leur propre cour. »

Des villes comme Joliette, Granby, Saint-Hyacinthe et Drummondville vont aussi en profiter, selon lui. On en aura le cœur net en octobre prochain, quand l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec publiera les résultats d’un sondage sur les intentions d’achat des Québécois.

Transports collectifs : La « nouvelle normale » en 2022

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LAPRESSE

Lors de la première journée du déconfinement dans le Grand Montréal, le 25 mai, des masques ont été distribués dans les stations de métro de la STM.

Rétablir la confiance dans la sécurité de leurs services pour renouer avec leur clientèle est au premier plan des priorités immédiates des quatre sociétés de transport du Grand Montréal, soit la STM (Montréal), la STL (Laval), le RTL (Longueuil/Rive-Sud) et exo (banlieue).

Mais pour l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), responsable de leur financement, c’est un vaccin contre la COVID-19 dès l’an prochain qu’il faudra pour ramener la fréquentation des transports collectifs à leur « nouvelle normale » au début de 2022, environ 5 % sous les sommets d’avant-pandémie.

Dans ce scénario, l’ARTM prévoit que les ventes de titres de transport, qui ont chuté à 11 % de leur niveau prévu en avril dernier, devraient être revenues à la hauteur de 50 % pour la rentrée de septembre. Cette lente progression se poursuivra l’an prochain pour s’élever jusqu’à 70 % de l’achalandage d’avant-pandémie, en juin 2021, et à 95 %, en décembre. À condition qu’il n’y ait pas de deuxième vague ni de reconfinement d’une partie de la population, cet automne.

Ces prévisions reposent aussi sur trois hypothèses encore incertaines : une reprise tangible de l’économie en récession, le maintien de la distanciation physique et la découverte d’un vaccin contre la COVID-19 d’ici le milieu de 2021.

Une répétition générale pour l’adaptation climatique

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LAPRESSE

La diminution des vols aériens due à la pandémie a contribué à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 7 % en 2020.

L’effondrement de l’activité économique, des déplacements et des vols aériens au plus fort des mesures d’isolement rendues nécessaires pour la pandémie aura fait chuter les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 7 % en 2020, selon une étude britannique. C’est justement l’effort qui est nécessaire pour limiter le réchauffement à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, soit 0,5 °C de plus qu’aujourd’hui.

« On voit que c’est un effort qui est faisable », explique l’auteur de l’étude publiée début août dans la revue Nature Climate Change, Piers Forster, de l’Université de Leeds. « Il faudra évidemment éviter les pertes d’emplois comme durant le pire moment du confinement, mais on voit qu’il est possible de changer les comportements. »

Patrick Bonin, responsable du dossier climatique chez Greenpeace Canada, est d’accord avec les conclusions de M. Forster.

De l’autre côté du ring, on retrouve Bjørn Lomborg, statisticien danois qui a dénoncé dans plusieurs livres l’accent mis sur les changements climatiques au détriment, selon lui, d’autres problèmes des pays pauvres. Pour M. Lomborg, la pandémie montre que les conséquences économiques de l’objectif de 1,5 °C sont catastrophiques. « Oui, c’est 7 % cette année, mais il faut continuer : c’est 14 % l’an prochain, et 21 % l’année d’après », dit M. Lomborg.

La famille, version huis clos

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LAPRESSE

La pandémie a eu pour effet de ressouder plusieurs familles.

Les agendas se sont vidés, les rendez-vous de tous genres ont été reportés, les pratiques de hockey et les cours de piano ont été annulés. Chez les travailleurs non essentiels, les réveils ont été éteints. Exit le trafic, le bureau s’est invité dans la chambre à coucher. Les repas ont presque tous été pris en famille. « Vive la liberté ! », ont crié des enfants en enfourchant joyeusement leur vélo.

Que retiendra-t-on de ce huis clos ? La nécessité d’alléger le quotidien, de faire un grand ménage dans nos vies, comme on l’a tant fait dans nos maisons ?

Plusieurs médias, ici comme en Europe, ont évoqué le risque du retour « de la femme au foyer ». Des études viendront dire s’il y a eu de réels reculs en matière de partage des tâches, alors que celles qui reviennent encore largement aux femmes – le suivi scolaire, l’aide aux proches âgés, etc. – se sont certes nettement alourdies pendant la pandémie.

Ça a en tout cas été le cas chez Mélanie, qui a corrigé le tir. « Après trois mois, j’ai jeté l’éponge et j’ai refusé de continuer à tout faire. »

Aussi, combien de personnes âgées décideront-elles encore de « casser maison » ? Combien s’accrocheront à leurs chez-soi comme à une bouée ? Comment se résigner, aujourd’hui, à envoyer des parents ou des beaux-parents âgés en CHSLD ? Et s’ils n’y vont pas, qui, dans la parenté, s’occupera d’eux ? Autant de questions en suspens.