Le phénomène s’observe un peu partout dans le monde : le taux de mortalité de la COVID-19 semble diminuer depuis le pic de la première vague. Pourquoi ? Personne ne le sait exactement. Mais les experts jugent qu’il est peu probable que le virus soit devenu moins mortel et préviennent que la tendance pourrait se renverser. Voici les principales hypothèses évoquées pour expliquer le déclin.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Un biais statistique

Mathieu Maheu-Giroux, épidémiologiste à l’Université McGill, rappelle que le taux de mortalité est calculé bien simplement : on prend le nombre de décès liés à la COVID-19 et on le divise par le nombre de cas découverts. Or, les critères pour se faire tester ont beaucoup changé au cours de l’épidémie. Au Québec, par exemple, il y a eu une période où il fallait avoir des symptômes pour passer un test diagnostique. Résultat : on trouvait les patients les plus malades et on manquait les asymptomatiques – qui, par définition, ne meurent pas de la maladie. « Est-ce qu’on détecte plus aujourd’hui et on inclut dans le dénominateur des cas asymptomatiques ? C’est fort possible », dit M. Maheu-Giroux.

Plus de jeunes touchés

« Pour moi, la plus grande raison, c’est que ce sont maintenant les jeunes qui attrapent la COVID. C’est vrai en Europe, c’est vrai au Québec et c’est vrai ailleurs au Canada », dit Marie-France Raynault, cheffe du département de médecine préventive et santé publique au CHUM. La courbe de l’évolution du taux de mortalité au Québec, comme à bien des endroits dans le monde, est révélatrice. Au début, ce sont surtout les voyageurs qui contractaient la COVID-19. Ces gens, qu’on peut présumer majoritairement en forme, ne mouraient pas tant de la maladie. Puis le virus a gagné les CHSLD, où il a frappé une population âgée et fragile. Le taux de mortalité a alors grimpé en flèche. Maintenant que les éclosions dans les CHSLD sont maîtrisées, la maladie touche davantage les jeunes, notamment via des éclosions dans les bars. Or, les jeunes meurent très rarement de la COVID-19. Les données de l’Institut national de santé publique montrent que le groupe des 20-29 ans représente maintenant 14,6 % des infections, plus que le groupe des 70-79 ans (7,3 % des infections), que celui des 80-89 ans (10,9 %) ou que celui des 90 ans et plus (7,5 %). Or, 92 % des décès dans la province sont survenus chez les gens âgés de 70 ans et plus.

Considérant cette hypothèse, la Dre Raynault estime qu’il serait prématuré de se réjouir de la baisse du taux de mortalité de la COVID-19. « Il faut se méfier, dit-elle. Dans un premier temps, les jeunes se contaminent entre eux, mais c’est une bombe à retardement. À un moment donné, il y en a un qui va amener ça dans d’autres milieux et on risque d’avoir des décès plus importants. »

Des hôpitaux moins débordés

Marie-France Raynault avance un autre élément : dans certaines régions du monde, la première vague a frappé si brutalement que le nombre de malades a dépassé la capacité des hôpitaux à bien les traiter. « Ça n’a pas été comme ça partout. Mais on l’a vu dans le Haut-Rhin [en France], on l’a vu à New York, on l’a même vu à Paris par moments et on l’a surtout vu dans le nord de l’Italie : les services, au début, ont été débordés. » Des soins intensifs dépassés impliquent de moins bons traitements, ce qui peut se traduire par plus de mortalité. « J’étais à Paris tout le mois de février, et ils envoyaient des patients intubés par train en Allemagne ! Vous comprenez que ce ne sont pas les meilleures conditions pour traiter des gens », illustre la Dre Raynault. Depuis, la première vague s’est atténuée et les hôpitaux se sont organisés – une situation qui peut contribuer à la baisse du taux de mortalité dans certaines régions du monde.

De meilleurs soins

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Sans faire de miracles, un premier médicament contre la COVID-19, le remdésivir, est maintenant approuvé au Canada et ailleurs.

Autre hypothèse avancée pour expliquer la baisse de mortalité : les pratiques aux soins intensifs se sont améliorées, permettant de sauver davantage de vies. Sans faire de miracles, un premier médicament contre la COVID-19, le remdésivir, est maintenant approuvé au Canada et ailleurs. Il est utilisé par les médecins et permet de réduire la durée des hospitalisations dans certains cas. « Les pratiques ont changé : on ne met plus autant de patients sur respirateur, par exemple. Les cliniciens ont appris à connaître et à gérer les conséquences cliniques », observe également Mathieu Maheu-Giroux, de l’Université McGill. Le simple fait de placer les patients atteints de détresse respiratoire sur le ventre plutôt que sur le dos facilite grandement leur respiration. La Dre Marie-France Raynault, du CHUM, apporte toutefois un bémol. « Est-ce que c’est ça qui fait vraiment une grosse différence pour les décès ? À mon avis, l’amélioration des pratiques a surtout permis de diminuer les séquelles chez les patients », dit-elle.

Un virus moins dangereux ?

Une théorie qui circule veut qu’une mutation appelée D614G ait rendu le virus de la COVID-19 plus contagieux, mais moins mortel. Paul Tambyah, président désigné de la Société internationale des maladies infectieuses, a notamment soutenu cette thèse dans un article publié par l’agence de presse Reuters. Notons toutefois que l’hypothèse n’est soutenue par aucune étude solide. Emma Hodcroft est chercheuse postdoctorale à l’Université de Bâle, en Suisse, et participe au projet Nextstrain – une initiative qui vise à étudier les mutations du virus de la COVID-19 pour mieux comprendre sa propagation. Elle juge que la théorie « n’a pas de sens ». « La mutation D614G est apparue très, très tôt dans l’épidémie, a-t-elle expliqué à La Presse dans un échange de courriels. Il s’agit de la variante prédominante en Europe. La plupart des gens en Europe qui ont eu la COVID-19 ont eu le virus avec cette mutation, et cela est vrai tant en mars et en avril que maintenant. Ça n’a donc aucun sens de dire que cela influence la mortalité. »