Son vaccin contre la COVID-19 n’a pas encore fait ses preuves que l’entreprise américaine Moderna est déjà engagée dans un sprint : multiplier par 10 sa capacité de production afin d’être en mesure de produire 1 milliard de doses annuellement d’ici l’an prochain… et créer une division canadienne dans la foulée.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« On vise le milliard de doses annuellement. Pour 2022, j’ai très bon espoir qu’on va [en] faire 1 milliard et même plus. Pour 2021, je dirais qu’on a 98 % de chances de faire 500 millions de doses et, aujourd’hui, on a peut-être 70 % de chances d’atteindre 1 milliard de doses. Et plus les mois vont avancer, plus on va s’en approcher, je crois », a dit le grand patron de Moderna, le Français Stéphane Bancel, en entrevue exclusive avec La Presse.

Moderna fait partie de la poignée de sociétés pharmaceutiques qui ont un vaccin-candidat contre la COVID-19 en phase III, soit la dernière étape des tests avant l’approbation.

Il faut dire que les choses roulent à toute vitesse. Les autorités américaines ont approuvé le démarrage de la phase III alors que les phases I et II sont toujours en cours.

Moderna est aussi le seul groupe, avec le consortium Pfizer-BioNTech, avec lequel le gouvernement canadien a signé une entente d’approvisionnement en vaccins pour la COVID-19. Les modalités de ces ententes sont toutefois gardées secrètes par le gouvernement fédéral. Dans la foulée, Stéphane Bancel a annoncé son intention de créer une division canadienne pour s’occuper « de la commercialisation, pour aider les cliniciens et les infirmières à administrer le produit et pour répondre aux questions des consommateurs ».

« On veut ouvrir de 5 à 8 filiales au cours des 12 prochains mois et on veut absolument que le Canada fasse partie de cette première vague », a affirmé M. Bancel. Les doses livrées au Canada seraient fabriquées en Suisse. M. Bancel rejette l’idée d’accorder des licences à des entreprises ou à des organismes canadiens pour qu’ils fabriquent les vaccins ici, affirmant que les ingénieurs qui pourraient superviser un tel transfert technologique sont trop sollicités au sein même de Moderna.

De bons résultats chez les aînés

Moderna développe ce qu’on appelle un vaccin à ARN, nouvelle technologie sur laquelle ne repose encore aucun vaccin approuvé chez l’humain. Mercredi dernier, l’entreprise a dévoilé des résultats de phase I montrant que les gens âgés réagissent aussi bien au vaccin que les jeunes. L’échantillon est toutefois petit : 10 participants âgés de 56 à 70 ans et 10 autres âgés de 71 ans et plus. En juillet, l’entreprise a publié d’autres résultats de phase I révisés par les pairs portant sur 45 patients. Ils montrent que le vaccin entraîne la production d’anticorps qui se lient à la protéine en pic du virus de la COVID-19 (celle qui lui permet d’infecter les cellules humaines) et que ces anticorps peuvent neutraliser cette protéine.

Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique, observe que la quantité d’anticorps générés par le vaccin équivaut à celle qu’on retrouve chez les patients qui ont réussi à vaincre la maladie.

Les données de Moderna sont encourageantes, même qu’elles sont très bonnes.

Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique.

Il juge aussi « excellent » et « quasiment inattendu » le fait que les personnes âgées réagissent bien au vaccin — un aspect crucial étant donné que ce sont elles qui succombent en majorité au virus.

« Le bémol est qu’on parle de très petits nombres, mais tout semble aller dans la bonne direction », juge M. Lamarre.

Le patron de Moderna, Stéphane Bancel, dit quant à lui bon espoir que les résultats obtenus sur le petit groupe de personnes âgées se généraliseraient. « La raison est que, si vous regardez nos données, il y a une très faible variabilité dans l’expression des anticorps entre les différentes personnes. » Bref, selon M. Bancel, le vaccin expérimental semble essentiellement générer la même réponse immunitaire chez tout le monde.

Risque d’effets secondaires

Alain Lamarre prévient toutefois que Moderna jongle avec une technologie encore peu connue. Il explique que le système immunitaire n’est pas habitué à faire face à de l’ARN messager, molécule qui forme le cœur du vaccin de Moderna.

« On est en terrain nouveau, et il y a toujours la crainte de réactions auto-immunes contre l’ARN. On ne peut pas encore exclure ce type de réactions — même si, chez les animaux, il ne semble pas y avoir d’effets à très long terme pour l’instant », dit-il.

Stéphane Bancel tente de son côté de se faire rassurant. Il affirme que l’ARN messager injecté avec le vaccin et la capsule de gras qui lui sert de véhicule sont dégradés par le corps humain en 48 heures, ce qui minimise, selon lui, le risque d’effets à long terme.

PHOTO BRIAN SNYDER, REUTERS

Moderna est le seul groupe, avec le consortium Pfizer-BioNTech, avec lequel le gouvernement canadien a signé une entente d’approvisionnement en vaccins pour la COVID-19.

Résultats dans quelques mois

La priorité actuelle est évidemment de terminer l’étude de phase III, qui porte sur 30 000 participants et qui déterminera si le vaccin est efficace ou non. L’entreprise a déjà recruté plus de la moitié des participants, entièrement aux États-Unis. La moitié d’entre eux recevront le vaccin-candidat, l’autre, un placebo. On attendra ensuite de voir si les gens vaccinés tombent moins malades que les autres. Stéphane Bancel assure que les participants se trouvent dans des zones où la COVID-19 sévit, une condition essentielle à la démonstration. Le recrutement devrait se terminer en septembre. Quant à la réponse définitive et tant attendue sur l’efficacité du vaccin, Stéphane Bancel prévoit l’obtenir quelque part entre les mois d’octobre et de janvier prochains.