Une étude californienne a confirmé au début d’août que l’exposition aux coronavirus responsables du rhume induit une réponse immunitaire contre le SARS-CoV-2, le coronavirus responsable de la COVID-19. La prochaine question au sujet de cette « immunité croisée » : est-elle protectrice ?

Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

Si le rhume protège contre la COVID-19, cela signifie qu’il y a probablement beaucoup plus de gens qui sont immunisés que les taux observés dans les analyses sérologiques.

« Je crois que nous venons de prouver qu’il y a bel et bien une réactivité croisée entre le rhume et le SARS-CoV-2 », explique l’auteur principal de l’étude publiée dans la revue Science, Alessandro Sette, de l’Institut d’immunologie La Jolla, à San Diego. « Et il est certainement possible que cette immunité croisée soit protectrice. Certaines données d’autres pays nous le laissent penser, notamment des patients dénués de système immunitaire qui ont survécu à ce coronavirus, et aussi des données de la pandémie de grippe porcine H1N1 en 2009. » En 2009, les adultes ayant connu des grippes H1N1 ayant circulé jusqu’en 1950 avaient moins de symptômes.

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT D’IMMUNOLOGIE LA JOLLA

Alessandro Sette

Cette immunité croisée n’implique pas les anticorps, le principal soldat du système immunitaire, mais plutôt des « lymphocytes T auxiliaires », aussi appelés TCD4, une molécule du système immunitaire qui organise l’activité des anticorps. « Les TCD4 ont une petite activité antivirale, qui est probablement responsable de l’immunité croisée entre les coronavirus du rhume et le SARS-CoV-2 », explique le DSette.

Comment savoir si l’immunité conférée par les TCD4 du rhume protège contre la COVID-19 ?

« Le moyen le plus simple est aussi le plus compliqué, dit le DSette. Il faudrait suivre deux groupes, l’un ayant ces TCD4 du rhume, l’autre non. Mais ça prendrait 20 000 personnes. C’est beaucoup trop. Une autre manière serait de voir dans les essais cliniques de vaccins si la présence des TCD4 du rhume augmente la réponse immunitaire. Mais il faudrait faire des analyses de TCD4, qui ne sont pas très compliquées, mais que peu de laboratoires peuvent faire. Enfin, on pourrait comparer la gravité de la pandémie dans deux régions ayant différentes expositions aux coronavirus du rhume. Par exemple, il se pourrait que ce soit la raison pour laquelle l’Italie du Nord a été plus frappée que l’Italie centrale. On pense qu’environ les deux tiers de la population des pays occidentaux ont des TCD4 associés à l’un des quatre coronavirus du rhume. »

Le niveau de protection est aussi important. « Il peut s’agir d’une protection totale, ou alors de formes moins graves de la COVID-19, dit le chercheur californien. S’il y a une protection, en tout cas, cela peut expliquer les faibles niveaux d’anticorps dans la population et chez les gens ayant peu ou pas de symptômes. »

Scepticisme à l’Institut Pasteur

Des chercheurs français, qui avaient prépublié en juin une étude montrant que les anticorps générés par les coronavirus du rhume ne protègent pas contre la COVID-19, viennent de publier dans Science Translational Medicine des résultats montrant que le taux d’anticorps est faible même chez les patients ayant un test positif de COVID-19, 32 % chez ceux qui ont des symptômes, mais qui n’ont pas été hospitalisés. Mais Marc Eloit, de l’Institut Pasteur, ne croit pas que cela signifie que les TCD4 du rhume jouent un rôle protecteur contre la COVID-19.

PHOTO FOURNIE PAR L’INSTITUT PASTEUR

Marc Eloit

« Il s’agit d’une étude transversale, alors on a peut-être des patients qui n’avaient pas encore développé des anticorps, explique le DEloit. Une immunité croisée à partir des lymphocytes T, on n’a jamais vu ça. On travaille sur des vaccins à lymphocytes T depuis 25 ans et ça n’a jamais fonctionné. »

Le chercheur parisien pense plutôt que les coronavirus ont comme stratégie de générer peu d’anticorps, afin de conserver la capacité d’infecter la même personne plusieurs fois. La grippe a plutôt comme stratégie des mutations annuelles qui rendent les anticorps inefficaces contre différentes souches. Cela explique que le vaccin antigrippal doive être différent chaque année.

Le DSette pense que les études publiées par le DEloit peuvent être interprétées comme un indice que les coronavirus du rhume protègent grâce aux TCD4 qu’ils suscitent, pas à cause des anticorps. Et la difficulté à mettre au point des vaccins à lymphocytes T ? « Il y a eu des essais pour le VIH, qui n’ont pas marché, comme les vaccins basés sur des anticorps, d’ailleurs, dit le DSette. En cancer, il y a eu de l’immunothérapie basée sur les lymphocytes T qui a connu des résultats encourageants. »

Sources : British Medical Journal, European Journal of European Medicine