Les Québécois viennent de passer des mois à éviter de se retrouver en trop grand nombre dans une pièce fermée, et voilà que des milliers d’enfants de la province s’apprêtent à aller s’asseoir pendant des heures dans des locaux où, parfois, les fenêtres ne s’ouvrent pas ou qui n’ont pas de système de ventilation mécanique. L’état des écoles de la province pourrait-il contribuer à propager la COVID-19 ?

Émilie Bilodeau Émilie Bilodeau
La Presse

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

« Un local qui n’est pas ventilé, ce n’est pas normal »

PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La vétusté de certaines écoles n’est pas l’apanage de Montréal. Au Québec, plus d’une école sur deux (54 %) est en « mauvais état » ou en « très mauvais état », révèle le Plan québécois des infrastructures 2020-2030.

Après avoir vu des écoles fermer pour cause de moisissures, des roulottes pousser dans les cours de récréation en raison de la surpopulation, voilà que la rentrée apporte cette année un nouveau sujet d’inquiétude lié à la pandémie. La ventilation dans les écoles sera-t-elle adéquate ?

« Est-ce qu’il y a des fenêtres qui s’ouvrent partout ? Clairement pas. Est-ce qu’il y a des systèmes de ventilation partout ? Non. Est-ce que les systèmes fonctionnent tous ? Non plus », énumère Michèle Henrichon, enseignante à l’école Baril, à Montréal. Quand son école a fermé en 2010 à cause de graves problèmes de moisissures, la femme s’est penchée sur l’état des établissements d’enseignement de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

Mme Henrichon a fouillé de nombreux documents et elle a été frappée par la réalité sur le terrain. Le personnel et les enfants de l’école Baril ont d’abord été déménagés à l’école Hochelaga, où il n’y avait aucun système de ventilation mécanique. Puis ils ont bougé à l’école Louis-Riel, où les conduits d’air n’avaient jamais été nettoyés en 40 ans.

Si un système de ventilation rend tout le monde malade de la COVID-19, le virus va se transporter à la maison. Il va y avoir un impact sur les gens.

Michèle Henrichon, enseignante à l’école Baril, à Montréal

Mme Henrichon aimerait d’ailleurs que les systèmes de ventilation soient inspectés comme le plomb a été mesuré dans l’eau des écoles, l’année dernière.

La vétusté de certaines écoles n’est pas l’apanage de Montréal. Au Québec, plus d’une école sur deux (54 %) est en « mauvais état » ou en « très mauvais état », révèle le Plan québécois des infrastructures 2020-2030, qui prévoit d’ailleurs de « réaliser prioritairement » les travaux visant à corriger les problèmes de qualité de l’air et de moisissures.

De vieilles écoles, il s’en trouve partout au Québec, confirme le président de la Fédération des comités de parents du Québec. « Dans les villages, dans les rangs, j’en croise chaque semaine », dit Kevin Roy.

Des fenêtres qui ne s’ouvrent pas

Dans un document sur la COVID-19 et sa transmission dans les lieux intérieurs, la Santé publique fait état d’études qui démontrent l’importance de bien ventiler les espaces fermés. Santé Canada recommande pour sa part de « veiller au bon fonctionnement du système de ventilation » et d’ouvrir les fenêtres « lorsque possible et que les conditions météorologiques le permettent ».

Enseignante en Montérégie, Sophie s’inquiète justement que les fenêtres de son école ne s’ouvrent pas. Jamais.

« Si je craque une allumette pour un gâteau de fête, tous mes collègues le sentent. Si une enseignante fait une soupe aux légumes, toute l’école le sait », raconte cette enseignante du préscolaire qui craint d’être victime de représailles si elle parle ouvertement à un média.

L’enseignante a souvent demandé à la direction de son école à quelle fréquence étaient changés les filtres de ventilation. Elle n’a jamais obtenu de réponse. Elle a aussi fait remarquer à ses patrons que les grilles d’aération étaient couvertes de poussière. La concierge a été chargée de nettoyer celles-ci. « Il aurait aussi fallu nettoyer les conduits », estime-t-elle.

Fenêtres « vissées » et défectueuses

Des fenêtres qu’on « visse » parce qu’elles menacent la sécurité des enfants, le syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal en a vu au fil des années. Il dit être intervenu régulièrement auprès de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys (aujourd’hui centre de services) pour que dans les locaux où les fenêtres ne s’ouvrent pas, le système de ventilation soit adéquat.

Même en temps normal, un local qui n’est pas ventilé, ce n’est pas normal. Peut-être qu’il y aura des enjeux ponctuels cette année, mais on ne s’attend pas à ce qu’il y ait des problèmes majeurs dans un grand nombre d’établissements.

Mélanie Hubert, présidente du syndicat de l’enseignement de l’ouest de Montréal

Dans la classe de Marie, dans le Plateau Mont-Royal, les fenêtres sont défectueuses et ne s’ouvrent que de cinq centimètres, depuis 10 ans. « Quand le ministre dit qu’il y a de l’argent dans les centres de services pour entretenir l’aération, c’est clair que je ne sens pas que c’est une vraie priorité », dit celle qui n’est pas autorisée par sa direction à parler aux médias.

« C’est beaucoup dans la cour des centres de services », croit lui aussi le président de la Fédération des comités de parents du Québec, Kevin Roy.

La « culture d’éteignage de feu » qui a longtemps régné dans la gestion des écoles fait qu’il est « difficile pour les profs d’avoir confiance », dit la présidente de l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal, Catherine Beauvais-St-Pierre. Le syndicat demande par ailleurs que soient « condamnés les locaux dont la ventilation est déficiente » et « que l’utilisation des locaux non fenestrés ne soit permise qu’en dernier recours ».

Et la confiance des parents, qu’en est-il ? Comment savoir si les fenêtres d’une école s’ouvrent, ou à quand remonte la dernière inspection du système de ventilation ? « Les parents ne sont pas des experts dans les rénovations d’école, mais c’est leur rôle de poser des questions », rappelle M. Roy.

Une solution pour chaque bâtiment

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« Chaque bâtiment est unique, a un usage particulier. Ce n’est pas évident pour les gens des centres de services scolaires qui doivent trouver des solutions propres à chaque bâtiment », explique Katherine D’Avignon, professeure au département de génie de la construction de l’École de technologie supérieure.

Beaucoup d’écoles québécoises, particulièrement des écoles primaires, n’ont pas de système mécanique de ventilation, confirme Katherine D’Avignon, professeure au département de génie de la construction de l’École de technologie supérieure. « Ce n’est pas la majorité des bâtiments, mais il y en a encore. Ils fonctionnent par ventilation naturelle : on ouvre les fenêtres. Ça enlève aux écoles un outil dans l’arsenal pour éliminer les particules, les virus », explique la professeure.

Il n’est pas si simple d’installer un système de ventilation mécanique en peu de temps. « Les gens disent : “Il faudrait les mettre en place maintenant !” Mais on ne peut pas construire un système de ventilation mécanique complet en trois jours », illustre Katherine D’Avignon.

La ventilation mécanique n’est toutefois pas la seule méthode pour filtrer l’air, rappelle la professeure. Des appareils portables peuvent être utilisés, ou on peut alterner entre différents locaux pour permettre à l’air de s’évacuer.

« Chaque bâtiment est unique, a un usage particulier. Ce n’est pas évident pour les gens des centres de services scolaires qui doivent trouver des solutions propres à chaque bâtiment », estime Mme D’Avignon. Avec la COVID-19, note-t-elle toutefois, ceux qui n’ont pas de système de ventilation mécanique en place dans certaines écoles sentiront peut-être une « pression » pour mettre de l’avant ces travaux.

Et l’entretien ?

L’Institut national de santé publique du Québec a compilé plusieurs études qui recommandent que l’entretien de la ventilation soit fait annuellement et que les « grilles de ventilation ne soient pas obstruées par des objets ou par des accumulations excessives de poussières ».

Sur le terrain, des entrepreneurs qui se spécialisent dans la ventilation, notamment dans des établissements d’enseignement, soulignent que la maintenance ne semble pas adéquate dans les écoles.

Jean-François Belley vient justement de remettre à neuf la ventilation d’une école primaire de Laval, dont il préfère taire le nom. « Les grilles de reprise d’air étaient très poussiéreuses. Il y avait beaucoup de toiles d’araignée », dit l’employé de l’entreprise HVAC au sujet de ce cas qui est loin d’être isolé, selon lui.

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Cory Desjardins, chargé de projet pour l’entreprise Saisons-Air

Cory Desjardins, qui exécute des travaux dans une douzaine d’écoles par année, a l’impression que les filtres à air sont changés, mais que les conduits ne sont pas nettoyés assez fréquemment. « L’air est filtré, mais il y a toujours de la poussière dans les conduits. C’est généralement extrêmement sale », dit le chargé de projet pour l’entreprise Saisons-Air.

Le cabinet du ministre de l’Éducation Jean-François Roberge dit qu’« un rappel a été fait au réseau scolaire pour s’assurer que la ventilation soit adéquate ».

« [La Santé publique] recommande qu’un entretien régulier des systèmes de ventilation soit réalisé dans le contexte actuel. Il s’agit déjà d’une exigence du Ministère, qui demande un entretien régulier en tout temps, conformément au guide d’entretien des systèmes de ventilation en milieu scolaire – responsabilité et bonnes pratiques », a écrit l’attaché de presse du ministre, Francis Bouchard.

À Québec cette semaine, quand la députée indépendante Catherine Fournier a évoqué le cas de l’Ontario, où le gouvernement a dégagé ce mois-ci 50 millions pour améliorer la ventilation dans les écoles, le ministre a rappelé que le Plan québécois des infrastructures prévoyait « plus de 2,3 milliards disponibles sur trois ans pour faire l’entretien » des écoles.

« L’argent ne manque pas pour que nos écoles soient bien entretenues, y compris l’entretien régulier des systèmes de ventilation », a déclaré le ministre Roberge.