Le mont Royal a été envahi par plusieurs centaines de fêtards, dimanche. Des images qui circulent sur les réseaux sociaux montrent une foule compacte qui danse, sans masque et sans respecter la distanciation physique, sur la musique de DJ.

Émilie Bilodeau
Émilie Bilodeau La Presse

« C’était censé être une manifestation, mais ça a juste viré en sorte de Piknic Électronik », raconte Aïsha Vertus, l’une des six DJ qui a participé à l’évènement, organisé en soutien aux personnes noires LGBTQ.

L’artiste a été surprise par la quantité de personnes déjà présentes lorsque son tour est venu de mixer ses morceaux. Entre 16 h et 17 h, elle estime que près de 2000 personnes se trouvaient sur les lieux. Peu de participants portaient un masque ; tous étaient rapprochés les uns des autres, dit-elle. De nombreux fêtards avaient également apporté des boissons alcoolisées, contrevenant au règlement municipal, selon des vidéos relayées sur Instagram et Twitter.

Aïsha Vertus, alias Gayance, a quitté les lieux aussitôt sa prestation terminée, frustrée par le déroulement de la journée. La fête a débuté vers 14 h et s’est terminée en début de soirée.

Ils avaient dit aux gens d’apporter leur masque, mais ce n’était pas suffisant. Les bénévoles auraient dû créer des zones pour assurer une sécurité. Ils avaient les ressources et les équipements, car ils ont reçu quelques milliers de dollars récemment par des donateurs. Ils avaient les moyens de sécuriser les lieux, et ils ne l’ont pas fait.

La DJ Aïsha Vertus, alias Gayance

Mardi matin, la DJ a lancé un appel sur Twitter. Elle a imploré les manifestants à se soumettre à un test de dépistage de la COVID-19. « C’est notre devoir de citoyen », a-t-elle dit à La Presse. « Les gens doivent prendre leurs responsabilités et se faire tester, car il y a un risque. Les gens aiment penser qu’ils sont invincibles. Ce n’est pas le cas », dit celle qui a passé un test même si elle n’éprouvait aucun symptôme.

C’est Occupy the Hood qui a organisé l’évènement dans le parc du Mont-Royal. Il y a une semaine, l’organisme a annoncé la tenue d’un évènement en soutien à la communauté noire LGBTQ sur les réseaux sociaux. La publication indiquait que des DJ réputés, comme Gayance et Kaytranada, y seraient.

Occupy the Hood a refusé notre demande d’entrevue téléphonique. Par courriel, l’organisatrice Fatima Keita a déclaré qu’elle s’attendait à ce que seulement 250 personnes assistent aux différentes prestations d’artistes. Elle a également indiqué que les règles sanitaires « [avaient] été transmises à plusieurs reprises, par écrit, avant la protestation, et au micro pendant la protestation Black Lives Matter ». Des masques et du désinfectant ont également été distribués aux participants, soutient-elle.

« Nous sommes déçus de constater que certains manifestants n’ont pas respecté les règles que nous avons transmises avant et pendant la protestation pacifique Black Lives Matter », écrit Mme Keita.

La Presse a joint le Service de police de la Ville de Montréal afin de savoir si des citoyens avaient porté plainte contre le rassemblement et si des constats d’infraction avaient été remis aux organisateurs et à certains participants. Nos questions sont restées sans réponse.

Risque élevé

La Dre Caroline Quach, pédiatre et microbiologiste au CHU Sainte-Justine, a sursauté en voyant les images de danseurs aussi rapprochés les uns des autres. « Dans ces fêtes, s’il y a de la musique, on est obligé de crier pour se faire entendre et on propulse nos gouttelettes plus loin. Si une personne a la COVID-19 là-dedans, elle risque de l’avoir transmise aux voisins. Ça risque de faire remonter le nombre des cas », dit-elle.

« Le seul point positif, c’est que c’était à l’extérieur », nuance-t-elle.

La Direction de santé publique (DSP) de Montréal a quant à elle été informée qu’un évènement de masse avait eu lieu sur le mont Royal la fin de semaine passée.

On encourage les gens qui ont participé à un rassemblement et qui n’ont pas respecté les règles de distanciation [physique] à aller se faire tester. C’est super important.

Jean Nicolas Aubé, porte-parole de la DSP de Montréal

M. Aubé souligne qu’il est encore trop tôt pour savoir si des personnes qui se trouvaient sur le mont Royal, dimanche, ont contracté la COVID-19. « Si le rassemblement a eu lieu dimanche et que des personnes se sont fait tester lundi, elles devraient obtenir leur résultat 24 heures à 72 heures plus tard. Si le résultat est positif, les enquêtes épidémiologiques seront enclenchées. »

« On respecte le droit de manifester, mais évidemment, les gens doivent le faire en respectant les règles de distanciation [physique] et du couvre-visage […]. Les statistiques de COVID-19 sont basses à Montréal en ce moment. Il faut continuer à faire preuve de prudence pour freiner la progression de ce virus très, très sournois », ajoute M. Aubé.

Protester en dansant

Say Préfontaine, lui-même queer, aurait voulu assister au rassemblement afin d’apporter son soutien à la communauté noire LGBTQ. Mais à cause de la COVID-19, l’étudiant universitaire en santé publique s’est abstenu d’y participer.

En voyant les images sur les réseaux sociaux, il a été choqué de voir que de nombreux participants ne portaient pas de masque. « C’est documenté que la COVID-19 affecte plus particulièrement les communautés noires et autochtones au Canada, aux États-Unis et partout dans le monde. Les personnes qui sont allées dans le parc sans porter de masque, surtout celles qui ne sont pas noires ou queers, c’est vraiment paradoxal », souligne Say Préfontaine. Il refuse toutefois de jeter le blâme sur les organisatrices et montre plutôt du doigt les individus qui n’ont pas respecté les règles sanitaires.

La DJ et militante Aïsha Vertus croit quant à elle que l’évènement de dimanche aurait pu être festif tout en respectant les consignes du gouvernement.

« En tant que Noirs, on n’est pas obligés de descendre dans la rue, de crier, d’être fâchés pour protester. On peut se rassembler et danser », dit-elle en soulignant que les carnavals dans de nombreux pays sont « une manière déguisée de protester ».

Elle regrette que les organisatrices n’aient pas appliqué les règles de distanciation physique. « C’est triste parce qu’après ça, on va dire que les Noirs sont mal organisés. Ça me fait chier », lance la militante.

Artistes impayés

L’événement organisé par Occupy the Hood a suscité la polémique avant même de commencer. Pas en raison de la COVID-19, mais plutôt parce qu’Elle Barbara, une artiste trans noire, a publié une vidéo dimanche matin sur Instagram affirmant que les organisatrices ne lui verseraient pas de cachet pour sa performance qui devait avoir lieu en après-midi. « Si on ne paie pas les artistes dans un événement qui fait la promotion de la Black Pride, ça me donne l’impression que les organisatrices s’approprient un sujet à la mode. Elles devraient prêcher par l’exemple », a dit Elle Barbara, en entrevue. La DJ Gayance, Aïsha Vertus de son vrai nom, a quant à elle participé à la manifestation afin de prononcer un discours en soutien à sa collègue. « Les organisatrices, malgré qu’elles soient noires, se retrouvent à oppresser des personnes trans, a dénoncé Mme Vertus. Il faut payer les artistes trans. »