Longues heures de travail, stress, épuisement : occuper un emploi dans le réseau de la Santé publique du Québec n’est pas de tout repos pendant la pandémie. Le gouvernement Legault, qui a débloqué mardi de nouvelles ressources, espère toutefois corriger le tir à l’aube d’une deuxième vague.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse
Caroline Touzin
Caroline Touzin La Presse

« Le niveau de fatigue est vraiment élevé. Tout le monde est à bout. La pression a été très forte. À force d’accumuler les semaines de stress et de surcharge, on est épuisés », explique une personne employée de la Direction générale de santé publique (DGSP), qui a requis l’anonymat pour éviter des représailles.

« Du jour au lendemain, tout le monde a lâché ses dossiers pour se consacrer à la pandémie. On est passé d’un horaire 9-5 pour du “très tôt le matin” à “je ne sais pas à quelle heure je vais finir et je ne sais pas combien de temps ça va durer”. C’est excessivement exigeant », décrit une seconde source dans une direction de santé publique qui n’est pas autorisée à parler publiquement.

Cette travailleuse en santé publique affirme avoir réalisé des semaines de 120 heures au plus fort de la pandémie ; heures qu’elle n’a pas toutes colligées dans ses feuilles de temps. « J’ai fait le choix de travailler en santé publique. C’est la plus grosse crise qu’on vivra sans doute jamais. On se serre les coudes et on se sent utile », ajoute-t-elle.

« On aurait dû avoir des équipes beaucoup plus grosses dès le départ », illustre de son côté la première source, pour qui c’est la manière dont on conçoit la santé publique au Québec qui pose problème. « Ce n’est pas vendeur politiquement. On fait dans la prévention, la protection de la population. C’est de l’argent investi pour lequel il n’y a pas de résultats apparents », ajoute cette personne.

À la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN), le président, Jeff Begley, est catégorique. « La plupart des gens ont dû mettre les bouchées doubles pour livrer une commande énorme sans avoir le soutien suffisant. Ce n’est pas du tout surprenant qu’on se retrouve dans un état de fatigue avancée. C’était écrit dans le ciel », illustre-t-il.

Québec accorde plus de ressources

Mardi, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, a annoncé que Québec verserait 106 millions de dollars à la Santé publique pour l’embauche de 1000 nouvelles ressources afin d’augmenter la capacité de retraçage, en prévision de la deuxième vague.

On est arrivés dans la pandémie avec peu de ressources, un système fragilisé. Aujourd’hui, on donne les moyens à nos gestionnaires et aux élus de travailler avec les bons outils.

Christian Dubé, ministre de la Santé

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dit aussi être bien au fait des réalités. « Nous sommes conscients que le contexte de la pandémie peut engendrer une charge de travail supplémentaire et de la fatigue pour certains employés », avance sa porte-parole Marjorie Larouche.

Des « échanges réguliers » ont eu lieu dans les dernières semaines avec la sous-ministre, Dominique Savoie. Celle-ci serait « très au fait de la situation » du manque de personnel en santé publique.

« Tout comme le télétravail, la distanciation physique, la gestion de la vie familiale, les inquiétudes relatives à la santé et aux finances sont autant de facteurs qui contribuent à augmenter le niveau de stress du personnel », explique Marjorie Larouche, porte-parole du MSSS.

Une histoire de sous-financement

Depuis la réforme de la Santé, pilotée par l’ex-ministre Gaétan Barrette, les budgets en santé publique ont été amputés de près du tiers de leurs ressources.

Aujourd’hui professeure en santé publique à l’Université de Montréal (UdeM), Roxane Borgès Da Silva a fait partie il y a quelques années de l’Équipe santé des populations et services de santé (ESPSS) à la Direction régionale de santé publique (DRSP) de Montréal. Sa division a été supprimée à l’époque de la réforme.

Le Québec a mis de côté la santé publique au profit de l’hospitalocentrisme. On a sabré le personnel, dans les ressources et les services, alors qu’on aurait dû tripler les effectifs.

Roxane Borgès Da Silva, ancienne employée de la DRSP de Montréal

Même son de cloche pour l’experte en politiques de santé à l’École de santé publique Marie-Pascale Pomey. « C’est comme si on avait décidé que la santé publique était marginale. Les coupes ont fait résonner ce message que le travail des gens n’était pas équivalent à celui dans le réseau de la santé », lâche-t-elle.

La spécialiste appelle Québec à considérer la DGSP comme « étant intégrée dans la promotion de la santé ». « C’est nécessaire de revoir la notion de santé publique, en sachant que, globalement, [la DGSP] travaille au service du réseau », illustre-t-elle.