L’eau de Javel ne sent rien, le beurre d’arachides a un goût de moisissure. Des mois après avoir contracté la COVID-19, ils sont toujours privés de leur sens de l’odorat et ne goûtent plus rien normalement. Pendant que des chercheurs partout sur la planète tentent de comprendre pourquoi, ils s’inquiètent : et si c’était permanent ?

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Stephen Smith se souvient du moment précis où il a cessé de percevoir les odeurs : le dimanche 22 mars, à l’heure du souper. Nous sommes au début de la pandémie, le Québec vient de se confiner. À l’époque, l’anosmie – c’est-à-dire la perte complète du sens de l’odorat – n’est pas officiellement considérée comme un symptôme de la COVID-19 par le ministère de la Santé. En fait, personne n’en parle.

Intrigué, Stephen Smith s’en remet à son premier réflexe : Google. Il tombe alors sur un article du New York Times qui rapporte que des personnes infectées par le coronavirus souffrent étrangement d’une perte du goût et de l’odorat.

« Les poils se sont dressés à l’arrière de mon cou », raconte le Montréalais de 49 ans. « Ça faisait peur. Je me suis demandé ce qui allait m’arriver. Est-ce que c’est le premier symptôme de plusieurs ? Est-ce que mon état va se détériorer ? Ma conjointe a été très malade. Heureusement ou malheureusement, moi, c’est tout ce que j’ai eu. Mais cinq mois plus tard, c’est toujours le cas ! »

Le père de famille estime qu’il n’a toujours pas retrouvé environ 90 % de son sens de l’odorat et de 30 à 40 % de son sens du goût. Le beurre d’arachides, le chocolat, le café et la bière ont un goût de moisissure. « Dégoûtant », résume-t-il.

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Stephen Smith estime qu’il n’a toujours pas retrouvé environ 90 % de son sens de l’odorat et de 30 à 40 % de son sens du goût après avoir contracté la COVID-19 en mars.

Essentiellement, c’est comme perdre une dimension du monde. Quand on se promène, on expérimente la vie à travers nos yeux, nos oreilles et notre nez.

Stephen Smith

Il s’ennuie des odeurs de l’été. « Les barbecues, les fleurs, le gazon fraîchement coupé, je manque cet aspect de la saison estivale. En revanche, si je suis pris dans le trafic derrière un camion à ordures, je ne le sens pas non plus. Les odeurs désagréables ont aussi disparu. »

Symptôme très répandu

La disparition ou l’altération de l’odorat (parosmie) est désormais considérée comme l’un des symptômes les plus fréquents de la COVID-19 : de 30 à 70 % des personnes infectées en souffrent, selon les études.

Ce symptôme est souvent accompagné d’une perte ou d’une altération du goût (agueusie). Typiquement, les gens vont décrire que leurs aliments ont un goût de carton, de métal, de brûlé ou de fumier.

Pour la plupart des personnes ayant contractées à la COVID-19, la situation revient à la normale après quelques jours ou quelques semaines. Pour une fraction des patients atteints, la situation perdure cependant depuis des mois.

En réponse aux nombreux témoignages rapportés à travers le monde, un groupe de travail international a été mis sur pieds dès le mois de mars : le Global Consortium for Chemosensory Research. Le groupe compte désormais 547 chercheurs issus de 56 pays, dont le Canada.

Ces experts veulent comprendre « quand et pourquoi » la perte de goût et d’odorat survient et ce que cela peut nous apprendre sur le coronavirus. Ils ont lancé un vaste sondage traduit en 23 langues sur leur site web.

Dans un article scientifique prépublié (c’est-à-dire une étude qui n’a pas encore fait l’objet d’une révision par les pairs), le groupe avance qu’une perte récente de l’odorat serait en fait le symptôme le plus fiable pour prédire une infection à la COVID-19, et ce, plus que la fièvre ou la toux sèche.

Les résultats préliminaires montrent aussi que 50 % des répondants avaient retrouvé l’odorat après 40 jours.

Perte du goût ? Vraiment ?

Professeur d’anatomie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, Johannes Frasnelli est l’un des chercheurs québécois membres du consortium.

La perte de l’odorat peut être causée par plusieurs choses : la vieillesse, la maladie de Parkinson, l’alzheimer, un traumatisme à la tête, des polypes nasaux, des tumeurs ou des infections virales. Une personne sur vingt en serait atteinte, souligne M. Frasnelli, médecin de formation.

La véritable disparition du sens du goût est cependant rarissime.

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Johannes Frasnelli, professeur d’anatomie à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Les gens qui décrivent avoir un trouble avec le goût, dans la grande majorité des cas, c’est en vérité un trouble de l’odorat.

Johannes Frasnelli, professeur d’anatomie à l’Université du Québec à Trois-Rivières

Le sens du goût est uniquement composé de la perception du sucré, du salé, de l’amertume, de l’acidité et de l’umami (mot japonais qui signifie savoureux). Dans le cas des infections virales, les papilles gustatives, qui décèlent ces cinq saveurs, sont généralement épargnées.

C’est probablement le cas avec la COVID-19. « Ça, c’est mon hypothèse, mais pour avoir des faits, il faut tester les gens, ce qui n’a pas encore été fait dans de grandes cohortes. »

Les systèmes gustatif et olfactif fonctionnent main dans la main. « Même si on a la bouche fermée, les odeurs des aliments montent dans le nez, mais via une porte arrière : le pharynx. C’est ainsi qu’elles vont aller rejoindre l’épithélium olfactif qui se situe dans le haut du nez », explique Johannes Frasnelli. Pour le commun des mortels, la perception du goût des aliments est donc largement influencée par le sens olfactif.

Dommages permanents ?

Pourquoi le symptôme persiste-t-il aussi longtemps chez certains patients ? Est-ce que les dommages peuvent être permanents ? Impossible à déterminer pour le moment, car la maladie est trop récente.

D’autres virus que celui de la COVID-19 causent toutefois des pertes d’odorat permanentes. Plus le temps s’écoule, moins il y a de chances de guérison.

« Avec la COVID-19, on ne peut pas se prononcer encore parce qu’on n’a pas de recul. Mais c’est rare qu’après une année de perte d’odorat [complète] en raison d’une atteinte virale, il va y avoir une récupération par la suite », explique le DLuc Monette, président de l’Association d’oto-rhino-laryngologie et de chirurgie cervico-faciale du Québec.

Plus capable de sentir l’eau de Javel

Toux, fièvre, problèmes respiratoires, vomissements, maux de tête, fatigue extrême : Linda Aubertin est passée par toute la gamme des symptômes de la COVID-19. La préposée aux bénéficiaires a reçu un diagnostic positif de COVID-19 le 7 avril. Elle s’est isolée avec son conjoint, aussi infecté. Des repas ont été déposés sur le pas de leur porte.

Le 11 avril, elle a mangé sans s’en rendre compte quelque chose qu’elle déteste : du thon. « Je ne goûtais absolument rien, je ne sentais absolument rien », dit la femme de 49 ans, troublée.

Aujourd’hui, les choses ne sont toujours pas revenues à la normale. « Je ne suis pas capable de sentir l’eau de Javel alors que c’est très intense comme odeur ! »

Elle dit percevoir des odeurs par-ci, par-là. Lorsqu’elle mange, les aliments ont un goût « très fade », « bizarre » ou « pas pareil ».

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La préposée aux bénéficiaires Linda Aubertin a reçu un diagnostic de COVID-19 le 7 avril. Elle est toujours incapable de percevoir des odeurs fortes comme celle de l’eau de Javel.

C’est sûr qu’il y a des conséquences plus graves, mais c’est un symptôme qui est très dérangeant. C’est difficile.

Linda Aubertin

Elle trouve la guérison particulièrement longue. « D’une chose à l’autre, des fois, le goût revient et tu te dis : ‟Bon, je suis enfin dans la bonne voie !”, puis en fin de compte, non, ça disparaît encore. »

D’un naturel optimiste, Stephen Smith garde espoir. Il dit prendre la situation un jour à la fois. « Je n’ai pas été mis sur un ventilateur et je n’ai pas de dommage cardiovasculaire. La chose fondamentale que j’essaie de garder en tête, c’est que considérant à quel point la COVID-19 peut être grave, je m’en suis bien tiré, en échange, espérons, d’anticorps. »

Pourquoi la COVID-19 affecte l’odorat ?

La protéine ACE-2 a été identifiée comme un récepteur du virus SARS-CoV-2 qui cause la COVID-19. Dans la partie supérieure du nez se trouvent les cellules réceptrices de l’odorat, celles qui sont exposées à des odeurs et envoient par la suite un signal nerveux au cerveau, qui identifie la senteur. Autour de ces cellules se trouvent des cellules dites de soutien. « Avec la COVID-19, ce sont les cellules de soutien qui sont abîmées parce qu’elles portent à leur surface la fameuse protéine ACE-2, qui est la porte d’entrée du virus », explique le professeur Johannes Frasnelli. « Donc si ces cellules-là ne fonctionnent pas, tout le système ne fonctionne plus. »

Que faire si les symptômes persistent ?

Il faut consulter un médecin, insiste Luc Monette, médecin spécialiste ORL. Avant la crise de la COVID-19, environ 2 % de ses consultations concernaient des pertes d’odorat. « Ce n’est pas parce que la COVID est là qu’il n’existe pas d’autres maladies. Il faut s’assurer qu’il n’y a pas autre chose », dit-il. Chez les patients qui ont perdu l’odorat en raison de la COVID-19, la rhinoscopie (un examen effectué au moyen d’une caméra insérée dans le nez) ne révélera rien d’anormal. Le rinçage avec une solution saline est aussi à proscrire, car il est inefficace et risqué pour la transmission du virus à ses proches.

Existe-t-il un traitement ?

Johannes Frasnelli affirme que dans le cas d’une anosmie virale, il est possible d’entreprendre un entraînement olfactif à l’aide d’huiles essentielles afin de soutenir la régénérescence des cellules. « C’est la méthode d’intervention la plus utile dans le cas d’une perte d’odorat post-virale, mais on ne sait pas encore si ça fonctionne pour la COVID-19 », dit-il. Ce traitement consiste à sentir de quatre à huit odeurs différentes deux fois par jour durant 12 semaines. Près de 40 % des patients montrent une amélioration, dit-il. Le DMonette n’est pas convaincu de l’efficacité de cette approche, mais affirme qu’il n’y a pas de risque à l’essayer.