Nancy McLaughlin, sourde depuis l’âge de 7 ans, a vécu le pire et le meilleur depuis l’entrée en vigueur du port du masque obligatoire dans les lieux publics clos, comme des milliers d’autres personnes malentendantes au Québec qui ne peuvent pas lire sur les lèvres lorsque la bouche de leur interlocuteur est cachée.

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Le pire ? Dans un magasin à grande surface, à Gatineau. « Je venais d’entrer dans le magasin et je voulais aller chercher un article près des caisses. Une employée m’a bloqué le chemin », relate-t-elle.

« Elle a commencé à gesticuler et à pousser mon panier pour me faire reculer. Je lui ai dit deux fois que j’étais sourde et que je ne comprenais pas ce qu’elle me disait à travers le masque. Elle a baissé son masque et m’a dit que je pouvais y aller. Ensuite, elle m’a encore bloqué le chemin. Plusieurs personnes observaient la scène. Finalement, une cliente a descendu son masque et m’a dit : “Madame, vous pouvez aller chercher votre article, mais sans votre panier.” Ah ! »

Mme McLaughlin, qui porte un implant cochléaire depuis 29 ans, est sortie de l’entrepôt « complètement mortifiée et rouge comme une tomate ».

Une autre fois, dans un comptoir postal de Postes Canada, l’employé a refusé de baisser son masque pour lui parler, même s’il était derrière une vitre en plexiglas et qu’il comprenait très bien qu’elle… ne comprenait rien. « C’est un client dans la ligne qui a dû interpréter pour moi. »

Sous le radar

Avec le masque, impossible pour les personnes sourdes et malentendantes de lire sur les lèvres ou de capter les expressions du visage. Un problème qui est passé sous le radar lors de l’imposition du port du couvre-visage, le 18 juillet, dans tous les lieux publics fermés du Québec.

« On a oublié les malentendants qui ne peuvent plus communiquer dans les lieux publics. C’est très décevant », déplore la directrice générale de l’Association des personnes avec une déficience de l’audition, Marie-Hélène Tremblay.

Quand on est sourds, on est déjà isolés socialement.

Marie-Hélène Tremblay, directrice générale de l’Association des personnes avec une déficience de l’audition

Outre le problème de communication, l’obligation du port du masque force les personnes ayant une déficience auditive à expliquer à leurs interlocuteurs la nature de leur handicap, ce qui ajoute à leur stress et à leur inconfort.

Sur son site, le gouvernement du Québec aborde brièvement la question, en invitant le personnel en contact avec le public à opter pour un masque avec une fenêtre « afin de favoriser la communication avec les personnes malentendantes, les personnes en apprentissage de la langue, les personnes ayant une déficience intellectuelle, un trouble du spectre de l’autisme ou ayant une déficience cognitive, par exemple ».

> Consultez le site du gouvernement du Québec

Les masques munis d’une fenêtre transparente pourraient en effet changer la donne. Le ministère de la Santé et des Services sociaux en a d’ailleurs commandé 100 000, approuvés par Santé Canada, qui seront distribués, au début d’août, dans le réseau québécois de la santé, a appris l’organisme Audition Québec.

PHOTO FOURNIE PAR L’ENTREPRISE MADOLAINE

Ce masque avec fenêtre transparente a été réalisé par l’entreprise québécoise Madolaine. L’Association des personnes avec une déficience de l’audition en a commandé 100 000 qu’elle vend sur son site.

L’Association des personnes avec une déficience de l’audition offre, de son côté, un modèle avec fenêtre fait maison, « écoresponsable et antibuée », conçu pour lire sur les lèvres. Elle en a commandé 100 000 à l’entreprise québécoise Madolaine, vendu 15,64 $ l’unité sur son site.

Portrait au Québec

Il faut savoir que le pourcentage de personnes avec une déficience auditive oscille entre 17 % et 20 % au Québec. « Presque une personne sur cinq », souligne Jeanne Choquette, présidente et directrice générale d’Audition Québec. « C’est à des degrés de surdité divers. Ça comprend les sourds de naissance, les sourds gestuels, les malentendants et les personnes devenues sourdes. »

Devenue sourde avec les années, Mme Choquette porte deux implants cochléaires.

Il y a beaucoup de stress. C’est clair que le masque renforce le sentiment d’isolement des personnes malentendantes. Surtout les gens âgés.

Jeanne Choquette, présidente et directrice générale d’Audition Québec

Elle-même a vécu une mauvaise expérience, samedi dernier, dans un Tim Hortons. « Je passais une commande ultra simple. Et j’ai réalisé que la caissière avait aussi de la misère à me comprendre derrière son masque. Elle me demandait de répéter, et je ne comprenais pas ce qu’elle me disait. »

Nicolas Turp, avocat spécialisé en droit de l’immigration, a alerté La Presse de l’existence de ce problème. « J’ai vu des articles sur cette problématique aux États-Unis et en France. Au Québec, on dirait que personne n’a pensé à ça. Moi-même, j’ai des problèmes d’audition, j’ai des prothèses, mais je suis vraiment à la limite. J’entends mal, mais il y a des gens bien pires que moi. »

Le meilleur

Si certains n’ont manifestement pas su s’adapter à la réalité des personnes malentendantes, dans un monde où le couvre-visage est devenu la nouvelle norme sociale, d’autres montrent l’exemple.

Nancy McLaughlin, 37 ans, a vécu la meilleure expérience de magasinage de sa vie, depuis le déconfinement, au Apple Store.

« Nous attentions en ligne, et une employée est venue nous voir, ma fille [aussi malentendante] et moi », explique-t-elle.

« Je lui ai montré mon appareil auditif et mon macaron de personne sourde. Et tout de suite, elle s’est reculée à deux mètres et a enlevé son masque pour nous poser les questions d’usage : fièvre, symptômes de toux, etc. Ensuite, elle nous a fait passer devant la file de gens et nous a demandé d’attendre à cet endroit.

« Les trois personnes qui sont venues nous voir avaient toutes été avisées de notre surdité. Elles ont gardé leurs masques et tapé toutes les questions sur leur cellulaire avant de me les montrer. Ensuite, je répondais, et elles tapaient la prochaine question. C’était merveilleux ! Ma fille m’a dit, en sortant du magasin, que c’était le plus beau jour de sa vie depuis le confinement, et la première fois que tout se déroulait bien ! »

Pour faciliter les choses, Mme McLaughlin a décidé d’attacher ses cheveux, ce qui met son appareil en évidence. « Ça rend mon handicap invisible un peu plus visible, précise-t-elle. Je l’ai longtemps caché pour ne pas avoir l’air différente des autres, mais ça m’aide vraiment quand les gens le voient ; ils sont beaucoup plus flexibles. »

« Même si ce n’est pas facile tous les jours, le port du masque est super important, ajoute-t-elle. Mais un masque, c’est un mur, c’est une barrière à la communication. Pas seulement pour le son, mais pour le langage non verbal, les émotions, l’empathie. Chaque petite chose qu’on peut faire pour diminuer son impact est appréciée. »