Les effets de la COVID-19 se font encore sentir dans les services d’oncologie de la province, particulièrement du côté des opérations chirurgicales. Si certains demandent à Québec de faire un plan pour rattraper le retard, d’autres estiment qu’il existe déjà. Tandis que plane la menace d’une deuxième vague, quelle garantie offrira-t-on aux patients inquiets ?

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Un « plan cancer » réclamé

Quelques semaines après le début du confinement, des oncologues ont sonné l’alarme : il fallait prioriser les patients en attente de soins pour le cancer, faute de quoi la crise de COVID-19 pourrait aussi devenir celle du cancer.

Ces inquiétudes se sont avérées, dit aujourd’hui le DGerald Batist, directeur du Centre de cancer Segal de l’Hôpital général juif. « On commence à voir des patients avec des cancers métastatiques qui attendaient. On commence à voir des patients qui n’ont pas été diagnostiqués à cause de l’arrêt du dépistage et des opérations. Ces gens-là viennent maintenant nous voir pour des traitements systémiques. C’est difficile et ça fait peur », explique le DBatist.

Cogestionnaire du programme de cancérologie du CHU de Québec, la Dre Isabelle Germain rappelle que « pendant pratiquement deux mois, il n’y a presque pas eu d’opération oncologique ».

Dans la « majorité des hôpitaux du Québec », ce sont toutefois ces patients qui ont eu priorité sur tous les autres, dit la radio-oncologue, qui qualifie maintenant les délais de « médicalement acceptables ».

54 % : pourcentage des Canadiens atteints de cancer qui ont vu des traitements ou des examens être annulés ou reportés en raison de la COVID-19, selon un sondage du Réseau canadien des survivants du cancer

« On n’est pas encore parfaitement dans les délais, mais je ne peux pas dire qu’on a une montagne de patients oncologiques en attente. La montagne, ce sont les cas non oncologiques », dit la Dre Germain.

Selon le président de l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec, le DMartin Champagne, le prix à payer pour les retards dans les dépistages et les traitements du cancer pourrait être « immense ».

« Plusieurs études épidémiologiques suggèrent que le taux de mortalité de cancer pourrait augmenter de 15 à 20 % pour les 10 prochaines années en raison des stades plus avancés de maladie qui vont se présenter. C’est très préoccupant. S’il y a une deuxième vague, la situation va empirer », estime-t-il.

« On est laissés à nous-mêmes »

Au plus fort de la crise qui a frappé la province, les professionnels de la santé se sont organisés entre eux sur le terrain pour donner un maximum de services aux patients, relate le DGerald Batist, de l’Hôpital général juif.

De la même façon qu’il a fait un plan économique pour sortir de la crise, le gouvernement doit maintenant faire un « plan cancer », estime le DBatist. Comment rattrapera-t-on le retard accumulé ?

« On est laissés à nous-mêmes pour tenter d’avancer le plus vite possible sur nos listes d’attente, explique le DBatist. Cet été, l’équipe du Centre de cancer Segal de l’Hôpital général juif y va au maximum de ses capacités, mais ça ne suffira pas. Il faut y aller à 120 %, et on ne sait pas comment on va y arriver. »

L’oncologue estime qu’il faut dès maintenant injecter des fonds pour augmenter le rythme des interventions chirurgicales, en plus d’informer le public d’un plan concret.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le DGerald Batist

Nous avons une double mission : protéger nos patients particulièrement sensibles à l’infection et les protéger des délais à cause de la pression de la COVID-19 sur les hôpitaux. Nos patients ont peur des deux.

Le DGerald Batist, directeur du Centre de cancer Segal de l’Hôpital général juif

« Planifier dès maintenant » : c’est ce que souhaite également la directrice générale de la Coalition priorité cancer au Québec, qui regroupe une soixantaine d’organismes représentant des patients atteints de cancer.

Cette coalition suggère notamment d’offrir aux patients de voyager pour subir une opération plus rapidement et de faire davantage appel aux CLSC et aux cliniques externes pour les suivis et les traitements des patients.

« On peut déjà trouver des solutions. Ce qu’on veut éviter, c’est de refermer les services d’oncologie pour deux ou trois mois. Si ça arrive une deuxième fois, ça va être très grave. Les mêmes personnes qui ont eu un délai la première fois vont subir un autre délai. C’est ça qui nous inquiète », dit la directrice générale de la Coalition priorité cancer au Québec, Eva Villalba.

« Ce n’est jamais parfait »

Membre du sous-comité de cancérologie mis sur pied par le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) dans le contexte de la COVID-19, la Dre Isabelle Germain estime qu’une bonne partie du travail a été faite.

« Il n’y a peut-être pas eu de communication publique, mais pour avoir eu les deux pieds dedans pendant des semaines, c’est fait. Ce n’est jamais parfait, mais la pandémie a été officialisée le 11 mars, et le comité de cancérologie a commencé ses activités le 16 mars. Ç’a été très rapide », estime la Dre Germain.

Elle cite les guides de pratiques adaptées à la COVID-19, les aménagements dans les traitements pour « être aussi efficaces et faire séjourner les patients moins longtemps » à l’hôpital, des objectifs à atteindre pour la chirurgie oncologique.

Au ministèreMSSS, on nous réfère également à ce « mécanisme de vigie » mis en place en avril, qui doit être maintenu partout dans la province, précise-t-on.

2529 : nombre de patients en attente d’une opération oncologique en date du 10 juillet, ce qui est comparable à la même période l’an dernier, selon le MSSS.

« Si le nombre de patients en attente de plus de 56 jours a crû pendant la pandémie, il a diminué au cours de la dernière période », assure la responsable des communications du MSSS, Marie-Hélène Émond. En oncologie, les patients opérés au-delà de ce cap de 56 jours sont considérés comme hors délai.

La semaine dernière, la Fédération des médecins spécialistes du Québec a rapporté que le niveau d'activité des chirurgies est de 66 % en juillet, tout en estimant qu'il faudrait deux ans pour rattraper le retard causé par la pandémie. Samedi, le ministre de la Santé, Christian Dubé, a ajouté sur Twitter que ce pourcentage était plutôt passé à 73 %.

À Québec, la Dre Isabelle Germain constate néanmoins que des patients sont « échaudés » par l’attente d’une intervention chirurgicale et craignent ensuite de faire face à des délais pour une chimiothérapie ou une radiothérapie. « Ce n’est pas le cas. Ça va bien », dit la médecin.

Si une deuxième vague survenait, le délestage en chirurgie oncologique ne serait pas aussi important qu’au printemps, assure également la Dre Germain. Les zones froides établies dans les départements d’oncologie resteront, legs de la première vague.

Ainsi, la Dre Germain invite les gens qui suspectent un cancer à ne pas attendre par crainte de la COVID-19. « Ils ont tout avantage à ne pas laisser traîner de symptômes inquiétants. Si un cancer en est la cause, il sera trouvé rapidement et le plus petit possible », rappelle la médecin.

Le DGerald Batist pense quant à lui à ses patients qui ont vu leurs traitements retardés ou changés. « Ce sont des décisions qui ont été prises conjointement avec les patients, mais tous ces patients me restent en tête. On vit avec les décisions que nous avons prises pendant la pire période », conclut-il.

Des effets en Grande-Bretagne

Les répercussions de la pandémie sur les patients en oncologie se font également sentir en Grande-Bretagne, où l’organisme Cancer Research UK a estimé en juin que 2,5 millions de Britanniques avaient été privés de dépistage, d’examens radiologiques ou de traitements depuis l’arrivée de la COVID-19. L’organisme a qualifié l’effet de la pandémie de « dévastateur » sur ces patients, ajoutant que jusqu’à 24 000 cas de cancer pourraient ne pas avoir été diagnostiqués. Ces préoccupations ont trouvé écho au début du mois de juillet auprès d’un autre organisme, le Macmillan Cancer Support, qui a révélé que des centaines de milliers de patients atteints d’un cancer avaient souffert d’anxiété pendant la pandémie et étaient maintenant « effrayés » face au déconfinement.

— Avec The Guardian

« J’étais toute seule »

Ils se sont présentés seuls à leur premier traitement de chimiothérapie, ont passé des semaines sans savoir quand aurait lieu leur prochain examen radiologique ou ont été hospitalisés sans avoir de visiteurs. Des patients atteints de cancer décrivent ce que la pandémie leur a fait perdre, mais aussi leurs appréhensions en cas de deuxième vague.

Noémie Lanthier avait déjà vu ses études universitaires en adaptation scolaire perturbées par la pandémie quand de violents maux de tête l’ont conduite à l’hôpital en mai. « J’ai été hospitalisée d’urgence pour rester en vie, et on a presque refusé à mes parents d’entrer… »

Elle vient à peine de commencer à faire le récit des dernières semaines que sa voix s’étrangle au bout du fil.

« J’ai juste 20 ans, s’excuse-t-elle presque. J’ai besoin de mes parents. On a été assez forts pour faire comprendre que je n’étais pas, mentalement, en mesure de prendre toutes les décisions par moi-même », relate la jeune femme. À ce moment, dit-elle, elle peinait à se tenir debout et à répondre aux questions qu’on lui posait.

PHOTO FOURNIE PAR NOÉMIE LANTHIER

Noémie Lanthier, 20 ans, a reçu un diagnostic de cancer du cerveau en pleine pandémie.

Il fallait toujours pousser pour que quelqu’un m’accompagne. Sans la COVID-19, je n’aurais pas eu ce genre de problème là.

Noémie Lanthier

Noémie Lanthier a finalement appris qu’elle devait être opérée pour un cancer au cerveau. Une fois la chirurgie passée et son état stabilisé, elle a peu vu ses proches.

« J’étais toute seule à vivre mes émotions et à essayer de comprendre ce qui m’arrivait. »

Diane Daniel a, elle aussi, vécu le printemps dernier des étapes charnières de son diagnostic de cancer du sein en plein confinement. Comme Noémie Lanthier, elle n’a que de bons mots pour ceux qui l’ont soignée. Même au téléphone, son suivi a été « assidu », elle a eu la chance d’être opérée « très vite ».

Elle est bien entourée, mais la COVID-19 empêche ses proches d’être à ses côtés. La « chirurgie toute seule, les chimiothérapies toute seule, c’est terrible », dit la sexagénaire.

Après la chimio, elle devra se soumettre à la radiothérapie l’automne prochain et appréhende une deuxième vague de COVID-19. « Mon système immunitaire va être à plat, c’est inquiétant », dit Mme Daniel.

Et la recherche ?

Atteinte depuis six ans d’un cancer métastatique du col de l’utérus, Marilou Gougeon est en rémission. Elle n’a pas eu d’examens ou de traitements reportés en raison de la pandémie, mais l’a néanmoins vécue avec de multiples interrogations.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Atteinte depuis six ans d’un cancer métastatique du col de l’utérus, Marilou Gougeon est en rémission.

« Étant donné que mon cancer est métastatique, si ça devait revenir, mes traitements seraient probablement issus des essais cliniques. Je me suis demandé ce que l’arrêt des essais cliniques voulait dire, et ce qui arrivera avec la recherche sur le cancer. Ça m’inquiète pour le cancer, mais aussi pour toutes les maladies chroniques », explique Mme Gougeon.

À 42 ans, elle veut avoir des options de traitement si le cancer devait revenir. Sa vie en dépend. « Quand tu es rendu là, tu ne peux pas attendre », dit-elle.

49 % : pourcentage des patients sondés par la Coalition priorité cancer au Québec qui jugent que la COVID-19 a eu ou aura éventuellement un effet sur la continuité de leurs soins.

Noémie Lanthier bénéficie en ce moment même de la recherche, ayant été recommandée par ses médecins montréalais à un hôpital de Memphis, aux États-Unis, pour recevoir des traitements ultraspécialisés pour son type de cancer. De retour à Montréal, elle aura de la chimiothérapie.

Tandis que le Québec se déconfine, elle souhaite que tous aient en tête les plus vulnérables, quels qu’ils soient. « C’est difficile de comprendre l’incidence que la COVID-19 peut avoir si on ne connaît pas de personne âgée ou de gens qui ont des problèmes de santé », estime la jeune femme.

« Je n’ai pas envie de mourir d’une infection ou que la COVID-19 me tue. Il me semble que j’ai fait un bon bout de chemin dans mes traitements et que, dans la vie, j’ai encore un bon bout de chemin à faire », poursuit Noémie Lanthier.

Marilou Gougeon abonde dans son sens. « Je pense qu’on est plus prudent quand on a été malade, on comprend les implications d’une hospitalisation, la souffrance que ça peut apporter. »