(Québec) Les musiciens de rue se sont tus. Les touristes se font rares. Le Petit-Champlain est anormalement vide en ce début d’été, tout comme la terrasse Dufferin.

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Le Vieux-Québec est frappé de plein fouet par les effets de la pandémie. Dans le quartier, les commerçants appréhendent une vague de fermetures. Des voix s’élèvent pour réclamer que le quartier historique se réinvente et s’éloigne de la « monoculture » du tourisme.

« Des touristes étrangers, il y en a zéro », lance, découragé, le propriétaire du Magasin Général P. L. Blouin, Patrice Blouin.

Cette petite institution du Vieux-Québec se spécialise dans les antiquités et les produits inusités du passé. Le magasin a sa mention dans le guide Petit futé, qui le désigne comme « haut lieu de la trouvaille ».

« Ma grosse clientèle, ce sont des gens de New York, Chicago, Boston… Ce sont des Français, des Italiens, des Chinois, des Japonais, dit-il. Ce sont eux, les gros acheteurs. Les Français rentrent ici et ils virent fous ! C’est leur boutique de rêve. »

Mais dans les rues du Vieux, point de Français, d’Italiens ou d’Américains. La pandémie a porté un coup dur à la saison touristique de ce centre historique, berceau de l’Amérique française.

« Il y a des gens du Québec et de l’Ontario. Un peu des Maritimes », précise M. Blouin.

Résultat ? Ses ventes ont fondu de 70 %. Ses taxes municipales, elles, sont toujours de 18 000 $ par année. L’homme a dû remercier ses six employés. Il ne pouvait plus les payer. Il est seul à monter la garde. Pour combien de temps encore ?

D’après moi, en octobre ou novembre, on va entendre parler de plein de boutiques et de restaurants qui ferment. Ça va fermer un après l’autre. Personne ne sera capable de payer les taxes et le prix du loyer. Ça va fermer de tous bords tous côtés.

Patrice Blouin, propriétaire du Magasin Général P. L. Blouin

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Déserté par les touristes, le Château Frontenac a dû licencier 90 % de ses employés.

Déjà, des enseignes ont quitté le Vieux-Québec. C’est le cas des thés DavidsTea, de Crocs et de Chlorophylle (cette dernière précise toutefois vouloir rouvrir un local dans le quartier). Le Château Frontenac a quant à lui licencié environ 450 de ses 500 employés.

Attirer les gens de… Québec

La Société de développement commercial du Vieux-Québec ne s’en cache pas : le tourisme est le pain et le beurre des commerçants du quartier.

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Les commerçants de la rue du Petit-Champlain, dont la clientèle est composée en très grande partie de touristes, vivent une période d’incertitude.

Au fil des ans, la plupart des commerces destinés aux résidants ont fermé. Ceux-ci doivent aller dans les quartiers voisins pour trouver une épicerie. Tout, ou presque, est pour le tourisme.

Dans le Vieux-Québec, 90 % du chiffre d’affaires des commerces provient du tourisme.

Jacques-André Pérusse, directeur général de la Société de développement commercial du Vieux-Québec

« Tout le monde se rend compte qu’on a peut-être trop misé sur une monoculture autour du tourisme, constate M. Pérusse. À une autre époque, le Vieux-Québec était partagé entre résidants et touristes, alors qu’aujourd’hui c’est beaucoup les touristes. »

Mais pour passer cet été périlleux, le Vieux va devoir changer sa recette. La SDC lance d’ailleurs une campagne pour attirer les gens de… Québec.

Le directeur de l’organisme raconte comment, dans son propre quartier de Québec, il se surprend à croiser des voisins qui n’ont pas mis les pieds dans le Vieux en 10 ans, ou certains qui n’y ont même jamais été de leur vie.

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Coeur historique de Québec et haut lieu touristique de la vieille ville, la place Royale avait des allures de place fantôme, le 13 juillet.

« Notre slogan va être : “Sois touriste dans ton Vieux-Québec pendant qu’ils n’y sont pas”. On va tabler là-dessus », dit-il.

Déjà, les restaurateurs de la rue Saint-Jean préparent leur offensive. Ils veulent créer un évènement autour de la thématique barbecue et profiter de la piétonnisation de l’artère pour attirer des clients de Québec qui avaient délaissé le Vieux.

« On ne se le cachera pas : avec les touristes qui revenaient chaque année, il y en a peut-être qui se sont assis sur leurs lauriers. La clientèle était là automatiquement », relate Arnaud Marchand, chef copropriétaire du réputé restaurant Chez Boulay bistro boréal.

« Là, on n’a plus le choix. J’ai toujours remis en question mon restaurant, et je pense qu’il faut le faire pour la rue Saint-Jean pour qu’elle ne soit pas uniquement touristique », dit-il.

Les restaurateurs aimeraient démentir quelques idées préconçues qui circulent sur le Vieux dans les banlieues de Québec ; celle sur le manque de stationnements, par exemple.

« Aux environs de la rue Saint-Jean, il y a plus de 2000 places de parking. C’est complètement fou, remarque Arnaud Marchand. C’est faux de croire qu’il n’y a pas de place de parking ici, c’est gavé. »

Ce regain de solidarité et d’originalité des restaurateurs de la rue Saint-Jean pourrait « sauver » l’été. Mais que réserve la suite, après les beaux jours ? « L’automne va être long cette année », reconnaît Arnaud Marchand.

Des hôtels presque vides

La stratégie est différente pour les hôteliers. Ce ne sont pas tant les gens de Québec qu’ils veulent attirer, mais plutôt ceux du Québec, qui viendront passer des nuits dans leurs établissements. Le pari se révèle pour l’instant difficile.

« Là, on commence un petit peu à avoir des clients. Un été normal dans le Vieux-Québec, c’est à peu près 95 % d’occupation. Cette année, on prévoit 10 % en juillet », lâche Olivier Donzelot.

Son hôtel, le Château Fleur de Lys, est logé dans une magnifique et vieille maison mansardée, à faire rêver plus d’un touriste américain. Mais l’immeuble est anormalement calme par les temps qui courent.

On a fait 1 % d’occupation en juin versus 92 % l’été passé.

Olivier Donzelot, propriétaire de l’hôtel Château Fleur de Lys

Son hôtel de 16 chambres essuie des pertes de chiffre d'affaires de 100 000 $ par mois.

Il pense pouvoir passer à travers la crise. Mais il ne serait pas surpris que d’autres lâchent prise. « Il y aura certainement de la casse à la fin de l’été. Si les hôtels sont vides, les restaurants sont vides, les marchands de souvenirs sont vides… »

L’homme milite pour une aide particulière aux hôteliers de Montréal et Québec. Il note que si plusieurs établissements ont du succès en région, ceux des grandes villes sont autrement frappés par la crise.

« J’ai des amis en région qui sont complets depuis 15 jours. Mais le tourisme urbain, on va écoper comme jamais », lance-t-il.

Sans cette aide, le visage du Vieux-Québec pourrait changer de façon draconienne, selon lui. « Il faut protéger le patrimoine hôtelier des villes de Montréal et Québec », prévient M. Donzelot.