Ils sont jeunes, charismatiques, idolâtrés et suivis par des centaines de milliers de personnes sur leurs réseaux sociaux. Les influenceurs devraient-ils être de nouveau interpellés par le gouvernement pour rappeler à ceux qui l’oublient que la pandémie existe encore ? Assurément, croient des experts. À condition qu’ils comprennent eux-mêmes que s’afficher collés-collés, sans gêne ni masque, est à proscrire.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Certains des plus populaires influenceurs du Québec semblent maintenant faire fi des recommandations de la Santé publique, à en croire les photos et vidéos de leur vie privée qu’ils partagent sans filtre (ou presque) sur leurs réseaux sociaux.

Jessika Dénommée (201 k abonnés Instagram) et Catherine « Peach » Paquin (287 k abonnés) – deux anciennes candidates d’Occupation double, la deuxième est infirmière – assises côte à côte et sans masque, ou encore Jessika au restaurant avec un groupe autour de la même table. Marina Bastarache (206 k abonnés) et PO Beaudoin (54,8 k abonnés) tenant des « amis heureux au chalet » par la taille sur une plage, sans masque. Kevin Lapierre (119 k abonnés), visière au visage, collé contre la poitrine de son ami Philippe Pilon (62,1 k abonnés), ou encore au parc, consommation à la main, sans distance avec trois amis. Les exemples sont nombreux, et, certes, le contexte est absent. N’empêche, cette proximité n’est pas sans risque, et le message qu’elle véhicule non plus.

« Il faut penser que le temps de la photo est limité. Dans ce cas, le risque de transmettre la COVID-19 est très, très minime. Reste que, d’après moi, s’ils prennent des photos comme ça, ils n’ont sûrement pas pris la peine de faire la distanciation le reste de la journée. Et c’est ça qui est inquiétant », observe la Dre Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste et médecin responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections du CHU Sainte-Justine.

« La photo du restaurant est celle qui m’inquiète le plus. Quand on mange, on n’a pas de masque, on est proches, on projette des gouttelettes et on ne mange pas en trois minutes et quart. Clairement sur la photo [extraite d’une vidéo de Jessika Dénommée], les gens sont assis avec même pas 90 cm de distance », poursuit-elle.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste

Il faut vraiment que les influenceurs réalisent à quel point leur rôle est important dans le maintien de la santé publique. Peut-être qu’ils font hyper attention et qu’ils se rapprochent pour une seule photo, mais les gens ne voient que la photo, et elle donne un mauvais exemple.

La Dre Caroline Quach-Thanh, pédiatre, microbiologiste-infectiologue et épidémiologiste

La Santé publique recommande toujours, même à l’extérieur, une distance de deux mètres entre les individus et le port du masque lorsque ce n’est pas possible, exception faite pour les familles vivant sous le même toit.

« Les jeunes ne doivent pas prendre ça à la légère. Même quand des jeunes ont fait la COVID de façon asymptomatique et qu’on fait un scan, il y a des cicatrices sur les poumons. J’ai plein de jeunes qui n’ont presque pas eu de symptômes, mais qui ne retrouvent pas leur énergie, même après plusieurs semaines. Qu’est-ce que ça veut dire ? On n’en a aucune idée. Ce virus-là est épouvantable. On aurait voulu inventer quelque chose de terrible qu’on n’aurait pas mieux fait », témoigne la médecin responsable de l’unité de prévention et contrôle des infections du CHU Sainte-Justine.

Photo éphémère, impact permanent

Ces influenceurs peuvent être des sportifs, des artistes, des personnalités publiques, mais surtout des anciens candidats de téléréalités, des youtubeurs ou simplement de purs produits du web qui ont réussi à faire leur chemin dans ce monde de marketing d’influence. Ils sont suivis par des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes (des abonnés), surtout des jeunes, qui regardent quotidiennement leurs faits et gestes sur leurs réseaux sociaux.

« En tant qu’agence, nous sommes conscients de l’influence que les gens que nous représentons ont à travers leurs plateformes », a réagi par courriel Charles Lemay, chef des relations de presse de Productions J et de J’INFLUENCE, l’agence qui représente les influenceurs issus d’Occupation double. « La majorité de nos influenceurs suivent bien les nouvelles mesures mises en place par la Santé publique. Lorsqu’il y a des oublis, nous leur rappelons ces mesures et nous leur demandons de faire attention à ce qu’ils publient », précise-t-il.

Clark Influence, une agence de marketing d’influence, estime que l’impact de ces stars du web est d’autant plus important en cette période de pandémie mondiale. D’ailleurs, au début de la pandémie, le premier ministre François Legault avait fait appel à elles pour transmettre le slogan « Propage l’info, pas le virus ».

Je pense que les influenceurs sont le reflet de la société. Il y en a qui se servent mal de leur notoriété ou de leur influence, alors qu’il y en a qui ont conscience du pouvoir qu’ils ont.

Nicolas Bon, président et fondateur de Clark Influence

Une attitude désinvolte sur les médias sociaux peut non seulement nuire aux efforts collectifs de santé publique, mais aussi avoir un effet néfaste sur la personne elle-même, soulève M.  Bon.

« Les personnes qui ont usé de leur influence pour des bonnes causes ont gagné beaucoup de points. Ça renforce leur notoriété, et on porte une attention particulière à ce type d’influenceur quand on doit proposer quelqu’un à un client », dit-il, rappelant que de nombreux influenceurs ont une attitude irréprochable.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM DE SARAH COUTURE

L’influenceuse Sarah Couture s’affiche régulièrement avec un masque.

Sarah Couture est de ceux-là. L’influenceuse de 31 ans s’affiche régulièrement avec un masque – elle fait même la promotion de ceux qu’elle préfère –, garde ses distances et s’assure que son contenu respecte les consignes demandées par la Santé publique.

« Je le vois que j’ai une certaine influence dans ma communauté et c’est à nous de montrer le bon exemple. Les gens vont se dire : « Ah ben ! Sarah fait ça, moi aussi je peux le faire. » On doit faire attention et user de notre bon jugement », estime la fondatrice des Trouvailles de Sarah, suivie par 142 000 personnes.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM BEURL

Kimberly Denis est l’une des ambassadrices de la campagne #portetonmasque

D’autres influenceuses, comme Kimberly Denis (44,4 k abonnés) ou Jeanne RD (76,6 k abonnés), font aussi la promotion du port du masque via la campagne #portetonmasque.

L’effet domino

Conscient de l’impact que peuvent avoir les influenceurs, mais surtout de l’importante portée qu’ils ont auprès des jeunes, Clark Influence invite le gouvernement à lancer un nouvel appel à ces idoles 2.0 pour que le relâchement cesse, notamment dans les bars.

« Quand on parle d’effet domino, c’est comme ça que ça marche avec les influenceurs. Si un gros influenceur prend la parole et dit : « Attention, la crise est encore là, propageons les bons comportements, etc. », la communauté d’influenceurs qui suit ce top influenceur se fait influencer elle-même et elle influencera à son tour », soulève Vincent Bronner, associé et directeur, stratégie, chez Clark Influence.

« La solution au problème, ce sont les influenceurs eux-mêmes », résume-t-il.