Il y avait de la fébrilité dans l’air ce week-end autour des bars et des restaurants. De l’inquiétude aussi : ce n’est pas facile de faire respecter la distanciation quand l’ambiance est à la fête. Un bar populaire l’a appris à ses dépens, dimanche. Tour d’horizon d’une industrie nerveuse.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Marie-Eve Morasse Marie-Eve Morasse
La Presse

Entre effervescence et inquiétude

La réouverture des bars et restaurants suscite effervescence et… inquiétude. Si plusieurs savourent cette liberté retrouvée avec respect et compréhension, d’autres – propriétaires ou clients – dépassent les bornes, voire ignorent complètement les mesures à respecter. Une possible propagation dans un resto-bar de Brossard, la semaine dernière, rappelle de façon brutale que la COVID-19 n’en est pas à sa dernière tournée.

Brossard. Quartier DIX30. La réouverture des bars, qui était visiblement attendue avec impatience, génère un achalandage difficile à contrôler. Aux alentours de 22 h 30, vendredi dernier, la zone des bars et restaurants était bondée. Devant le Mile Public House, un resto-bar, une centaine de personnes formaient une imposante file. Des gardiens de sécurité tentaient tant bien que mal de faire respecter la distanciation des groupes de jeunes venus profiter d’une soirée entre amis.

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Le Mile Public House, à Brossard, vendredi soir

Dans l’établissement comme sur la terrasse, toutes les tables sont espacées ou séparées par un panneau de plexiglas, avait remarqué La Presse. N’empêche, la COVID-19 a fait son chemin jusqu’à l’intérieur.

« COVID : Appel aux gens qui ont fréquenté le Mile Public House le 30 juin.

« La Direction de santé publique de la Montérégie invite les gens qui ont fréquenté le Mile Public House du quartier DIX30 à Brossard le soir du 30 juin dernier à passer un test de dépistage de la COVID-19 », a annoncé la Direction de santé publique (DSP) de la Montérégie sur sa page Facebook, dimanche.

« Plusieurs personnes qui étaient présentes à l’intérieur et sur la terrasse de cet établissement de 20 h à 3 h ont reçu un diagnostic de COVID-19 », a précisé la DSP, sur sa page Facebook.

Le Mile Public House n’a pas répondu aux demandes d’entrevue de La Presse, mais il a indiqué sur sa page Facebook que les cas étaient « cinq personnes du même groupe, assis à la même table, qui ont été testés positifs » et que tous les employés seront testés.

Ingrid Merzbacher-Boucher habite le secteur. Vendredi soir, elle est allée chez Juliette & Chocolat, commerce voisin du Mile Public House.

« J’étais là vers 21 h et dans la file d’attente [du Mile Public House], il y avait au moins 150 personnes, collées une sur l’autre, et personne ne portait de masque. Ceux qui sortaient fumer envahissaient même la terrasse du Juliette & Chocolat », raconte l’infirmière, qui a été contrariée d’être témoin d’un tel laxisme et peu surprise de l’annonce de la DSP.

« Je n’ai vraiment pas été étonnée. C’était une question de temps. Quand je suis arrivée chez nous, j’ai fait une plainte à la police et à la sécurité du DIX30 », affirme-t-elle.

« J’étais vraiment très choquée. Ça fait quatre mois qu’on se bat contre la COVID, que ça chamboule tout le monde, nos façons de faire au travail, nos contacts avec notre famille, etc. Ça fait quatre mois que je n’ai pas fait de câlin à ma mère. Il y aura une deuxième vague et ce sera à cause des gens comme ça », ajoute Mme Merzbacher-Boucher.

« Si on pogne un ticket, on pognera un ticket »

Brossard ne fait pas exception. Dans les Laurentides, à Saint-Sauveur, il était difficile de ne pas se marcher sur les pieds vendredi soir. La rue Principale, plus animée que jamais, avait des airs d’avant-pandémie : aucun masque en vue, familles attablées et attroupements spontanés autour d’une pinte de bière en cette chaude soirée estivale.

Les consignes de la Santé publique sont prises au sérieux par la grande majorité des bars et restaurants. Des cloisons de plexiglas séparent les tables et les serveurs et hôtes sont munis de visières. Côté clients, quelques gorgées suffisent à certains pour oublier la pandémie et les normes de distanciation physique recommandées par les autorités sanitaires. En bordure du trottoir, la terrasse du resto-pub Buck de la Vallée s’était transformée en piste de danse pour une vingtaine de fêtards.

« On est ici pour avoir du plaisir et oublier, c’est ça, la santé. Si on pogne un ticket, on pognera un ticket », a lancé à La Presse Kathleen Lavoie, visiblement heureuse à l’idée de pouvoir danser pour la première fois depuis quatre mois. « Les cas ont diminué et on a de moins en moins besoin de la distanciation. On n’est pas en train de se tousser dessus », a poursuivi Mme Lavoie, qui exploite une garderie en milieu familial.

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Kathleen Lavoie, Denise Godin, France et Carl Gilbert et Nathalie Boughton

Le comportement du groupe semblait en amuser certains, alors que d’autres affichaient un air exaspéré.

« Enweille, dansez ! Faut les digérer, ces patates-là, faut oublier », criait avec enthousiasme la chanteuse du bar dans son micro en montrant du doigt l’assiette de frites d’un client.

Tant l’achalandage que l’attitude désinvolte de certains visiteurs inquiètent des résidants du coin.

« J’ai rarement vu autant de monde dans cette rue. Nous sommes les seules à porter des masques quand on se promène. C’est comme si la pandémie n’existait plus », s’étonnait Britanny Mullins, accompagnée de sa mère.

« Les gens ne suivent plus du tout les recommandations. Il y a un relâchement avec les réouvertures, surtout pour le port du masque. Ça me fatigue, car dans les médias et aux points de presse, on en parle tellement », a confié Marie-Noël Hudon. « Quand on rencontre des passants sur cette rue, il faut vraiment qu’on se tasse, car ils sont proches. On est encore craintifs », s’est empressé d’ajouter son mari, Jean-Denis Voyer.

Dans une vidéo publiée plus tard dimanche, la Dre Julie Loslier, directrice de santé publique de la Montérégie, refusait de jeter la pierre à un établissement en particulier. Elle a plutôt profité de l’événement du DIX30 pour rappeler l’importance du maintien de la distanciation.

« Dans les bars particulièrement, on remarque, plus la soirée avance, plus les gens consomment, que la distanciation est très, très difficile. […] On a vu chez nos voisins du Sud que la situation des bars a donné lieu à des éclosions et qu’il y a de plus en plus de cas chez les populations plus jeunes. On ne voudrait surtout pas revenir en arrière. Donc j’appelle à la collaboration de tous pour le respect de la distanciation dans les bars », a rappelé la Dre Loslier.

Les bars en mode survie

Pour Pierre Thibault, président de la Nouvelle Association des bars du Québec (NABQ), les bars « délinquants » sont la minorité qui pourrait faire payer la majorité.

Ceux qui agissent à l’encontre des mesures de distanciation physique et qui ne respectent pas les protocoles sanitaires doivent « rentrer dans le rang dès maintenant », juge-t-il.

La NABQ a d’ailleurs exclu deux nouveaux membres pris en flagrant délit.

Toutefois, le gouvernement devrait mettre en place une campagne sérieuse de sensibilisation auprès de la population, pense M. Thibault. « Il faut repenser notre façon d’être dans un bar, mais il nous faut du soutien des autorités. C’est bizarre de devoir dire à des gens de 35 ans qui ont trois verres de vin dans le corps de s’asseoir. »

Alors que la moitié des bars au Québec sont menacés de faillite en ce moment, il peine à imaginer l’impact d’une fermeture provoquée par un manque de rigueur.

Dans le meilleur des mondes, l’industrie des bars, principalement ceux qui disposent d’une piste de danse, recevrait une aide gouvernementale concrète pour pouvoir se permettre de rester fermés si la distanciation et la discipline y sont impossibles. « Tu demandes à des entrepreneurs au bout du rouleau de rouvrir, alors qu’il y a une forte demande. Ils vont le faire, ils sont en mode survie. Certains établissements peuvent s’adapter à servir exclusivement une clientèle assise, mais d’autres ont un modèle d’affaires et une offre différents. J’aimerais que le ministre de l’Économie dise à ceux-ci de rester fermés, tout en leur offrant l’aide financière nécessaire pour survivre. »

Il demeure « surpris et déçu » que l’industrie des bars soit laissée à elle-même durant la pandémie. « Les bars sont dans l’ADN de la province, sont des plaques tournantes du tourisme, des pôles culturels et génèrent des emplois. Un bar, c’est une PME. Il n’y a aucune raison de laisser cette industrie dépérir. »

Les bars n’étant pas considérés comme des PME, ils n’ont pas été admissibles au Programme d’action concertée temporaire pour les entreprises (PACTE), un financement d’urgence administré par Investissement Québec. Tous les secteurs y étaient admissibles, sauf les bars, les entreprises qui sont dans la production ou la distribution d’armes ou toute autre activité « de nature à porter atteinte à la moralité ».

Les personnes concernées par l’appel de la Direction de santé publique de la Montérégie peuvent obtenir un rendez-vous afin de se faire tester en téléphonant au 1 877 644-4545 ou au 450 644-4545.

« Ce serait le fun que tout le monde mette du sien »

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Comme bien d’autres établissements, le Vinvinvin, dans le quartier Rosemont, a rouvert ses portes il y a près de deux semaines, sous de nouvelles règles imposées par la Santé publique.

La vue de certains restaurants et bars où les clients sont entassés comme si la COVID-19 n’avait jamais existé exaspère certains restaurateurs, qui appellent à la responsabilité de tous. « Si on niaise, on va se faire fermer », dit l’un d’eux.

Richard Holder tend la main quand on vient à sa rencontre, puis se ravise. « Ah, oui, c’est vrai… », se rappelle soudain le restaurateur montréalais. Dans un de ses établissements, boulevard Saint-Laurent, il est pourtant impossible d’oublier qu’on est en pleine pandémie. Lavage de mains obligatoire à l’entrée, plexiglas entre les tables, dont plusieurs sont inutilisées, serveurs portant masque et visière. Au Darling, la COVID-19 a laissé ses marques.

Ce n’est pas le cas partout, dénonce Richard Holder. L’homme se déplace régulièrement à vélo et cite nombre d’endroits où les clients sont par exemple entassés sur les terrasses. « Je n’ai pas fait le tour de la ville à la recherche de restaurants qui ne respectent pas [les règles]. Je ne cherche pas le problème : il me saute dans la face. C’est quoi, on est-tu en 2018 ? », ironise-t-il.

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Richard Holder, copropriétaire des établissements Le Darling et Majestique, entre autres

Le copropriétaire du restaurant Vinvinvin, Antonin Frenette-Laporte, commence lui aussi à perdre patience quand il voit des « clients collés, des serveurs qui n’utilisent pas l’équipement de protection ».

Comme bien d’autres, le Vinvinvin a rouvert ses portes il y a près de deux semaines, mais la COVID-19 a un peu cassé le party. Cet établissement prisé du quartier Rosemont est passé de 90 à une vingtaine de places. Afin d’éviter les attroupements sur le trottoir qui se formaient avant la pandémie, on incite les gens à appeler avant de se présenter. C’en est fini des soirées qui s’étirent jusqu’à 2 h ou 3 h du matin, le restaurant ferme maintenant à 23 h tous les soirs.

« Il y a une corrélation super simple entre le taux d’alcoolémie et les rapprochements. Les clients sont super compréhensifs, mais plus la soirée avance, plus les gens ont tendance à se rapprocher de leurs voisins pour leur parler », illustre M. Frenette-Laporte.

Propriétaire de cinq restaurants, dont le Burgundy Lion et le Britt and Chips, Toby Lyle abonde.

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Toby Lyle, propriétaire de cinq restaurants, dont le Burgundy Lion et le Britt and Chips

Le plus difficile, c’est de garder du monde assis à 1 h du matin. On a ajouté des employés juste pour dire aux gens : assoyez-vous, assoyez-vous, assoyez-vous.

L’homme d’affaires se rappelle la mise à pied temporaire de ses 150 employés ce printemps comme du « moment le plus difficile » de sa carrière. « Je ne veux plus jamais faire ça », dit-il. Or, Toby Lyle craint que ceux qui ne respectent pas les nouvelles normes entraînent les autres dans une nouvelle fermeture et cite, comme bien d’autres, le cas des États-Unis, où la contagion est repartie à la hausse.

L’homme se dit déçu du domaine de la restauration qui, « dans les beaux temps », lui paraissait un « groupe uni ». « Je pense que la plupart des gens essaient de faire de leur mieux », estime toutefois Toby Lyle.

Un appel à la patience

Il y a une distinction à faire entre la « désobéissance civile » de certains et l’application « à géométrie variable » des règles, dit pour sa part le vice-président aux affaires publiques et gouvernementales de l’Association Restauration Québec (ARQ), François Meunier.

« Si on se retrouve avec des serveurs qui ont un masque et qui n’ont pas de visière, on va se donner un petit peu de temps avant de faire un bilan », dit-il, arguant que les restaurants ont ouvert leurs portes il y a quelques semaines tout au plus.

Il est possible que l’application se fasse de manière « plus graduelle », dit-il, citant ce qui se passe aussi dans les salons de coiffure et le commerce de détail. « La restauration, c’est 200 000 travailleurs, des dizaines de milliers d’entreprises. Si on pense que tout va se mettre en place dans un claquement de doigts, c’est utopique », dit François Meunier.

Il insiste : les « complotistes » et les gens de « mauvaise foi qui ne veulent pas respecter les normes » doivent être rappelés à l’ordre, mais il faudra que Québec dépêche des gens sur le terrain pour le faire.

Un assouplissement demandé

Sans succès, l’ARQ a demandé à la Santé publique que la consigne de « double protection », qui oblige les employés de la restauration et des bars à porter un couvre-visage et une visière, soit remplacée par une seule visière. « Nous jugeons que le port du masque de procédure et d’une protection oculaire est nécessaire », lui a répondu le directeur national de santé publique, Horacio Arruda.

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Les employés de la restauration et des bars sont tenus de porter une « double protection », soit un couvre-visage et une visière.

Mais si les règles déjà en place ne sont pas respectées, comment penser que la Santé publique pourrait éventuellement permettre des assouplissements ? demande le restaurateur Toby Lyle. Il aimerait pour sa part réduire la distance entre ses tables de 2 à 1 mètre.

« Pourquoi ils feraient des assouplissements s’ils voient que le milieu de la restauration n’est pas capable de garder ça à 2 mètres ? Pour un restaurant, pourtant, c’est presque la différence entre la survie ou non », estime M. Lyle.

Le propriétaire du Burgundy Lion croit qu’il ne faut pas en tenir rigueur aux clients qui fréquentent les endroits où les règles ne sont pas prises en compte. Il en appelle à la responsabilité des restaurateurs.

« Si on est capables de s’assurer que les gens qui ont moins de 18 ans ne boivent pas, on est capables de respecter les 2 mètres », affirme M. Lyle.

Il se désole néanmoins des propos tenus par un de ses clients de longue date, il y a quelques jours. « Il m’a dit : je ne vais pas revenir tout de suite, ça a trop l’air d’un hôpital chez vous. Je vais aller ailleurs où c’est plus normal en attendant. »

C’est cet « ailleurs » que ne digèrent pas plusieurs.

« On est tous financièrement à la même place et si on doit refermer, on va tous être dans la marde. Ce serait le fun que tout le monde mette du sien pour qu’on reste ouverts le plus longtemps possible », dit Antonin Frenette-Laporte.

Quelques règles que doivent suivre les restaurants et les bars

> Le nombre de clients dans l’établissement est limité selon les dispositions applicables en matière de santé publique. Au besoin, une personne à l’extérieur ou à l’accueil de l’établissement est responsable de la gestion de la file d’attente.

> Des barrières physiques (cloisons pleines et facilement désinfectables) ont été installées pour séparer les travailleurs des clients aux caisses, devant les cuisines ouvertes, au bar, au comptoir d’accueil, à la réception, etc.

> Lors du service aux tables, au buffet ou au bar, si les tâches nécessitent absolument d’être à moins de 2 mètres d’une autre personne, sans barrière physique, le personnel de service visé doit porter un masque de procédure et une protection oculaire (lunettes de protection ou visière recouvrant le visage jusqu’au menton).

> Limiter les échanges d’objets avec les clients (ex. : présenter les menus sur des ardoises ou des écrans).

Source : Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail