Attendre un enfant est une période très spéciale de la vie, et la vivre en pleine période de pandémie est encore plus singulier. Des chercheuses québécoises veulent étudier les effets du stress vécu actuellement par des milliers de mères sur elles ainsi que sur leur progéniture. L’objectif : recruter 5000 femmes enceintes dans le monde et les suivre, leur bébé et elles, pendant au moins cinq ans.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Une menace plus diffuse

Susan King, chercheuse à McGill, a fait beaucoup parler avec son « Projet verglas », au cours duquel elle a suivi pendant des décennies les enfants dont la mère était enceinte pendant la fameuse crise du verglas de 1998. Elle a démontré que nombre de ces enfants avaient souffert de retards cognitifs à cause du stress vécu par leur mère. Or, la Dre King est maintenant co-investigatrice d’un nouveau projet qui vise à suivre les femmes enceintes pendant la pandémie de COVID-19. L’étude est dirigée par la Dre Anick Bérard, chercheuse au centre de recherche du CHU Sainte-Justine et professeure à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal. « Je pense que l’effet de l’actuelle pandémie va être plus grand que celui de la crise du verglas », prédit-elle. Elle rappelle que la crise du verglas était un évènement plus court, plus localisé, et dont la sortie de crise était plus évidente : il suffisait de ramener l’électricité dans les foyers pour tout régler. « On fait face actuellement à une menace plus diffuse, à un virus invisible, contre lequel il n’existe pas de vaccin et très peu de médicaments efficaces. On ignore quand tout rentrera dans l’ordre, et il y a un élément de contagion qui ajoute à l’anxiété », observe-t-elle.

Effets divers

Les recherches montrent que le stress, l’anxiété et les symptômes de dépression vécus par la femme pendant la grossesse peuvent avoir toutes sortes de conséquences sur les enfants. Les bébés qui naissent prématurément ou qui ont un petit poids à la naissance sont généralement plus nombreux pendant les périodes difficiles. La dépression post-partum chez les mères est aussi plus fréquente. Certaines mères, au contraire, montrent une résilience surprenante et ne vivent pas ces problèmes. C’est justement pour documenter l’effet de la situation sans précédent que nous vivons que la Dre Bérard et ses collaborateurs veulent recruter 5000 femmes enceintes de par le monde. Baptisée « Conception » et lancée en toute urgence le 23 juin dernier, l’étude a déjà réussi à recruter 1700 femmes, tant au Canada et aux États-Unis qu’en Europe, en Chine et aux Émirats arabes unis. « Nous recrutons par les réseaux sociaux et nous sommes sur toutes les plateformes : Twitter, Facebook, Instagram, LinkedIn », précise la Dre Bérard.

PHOTO FOURNIE PAR ANICK BÉRARD

La Dre Anick Bérard, chercheuse au centre de recherche du CHU Sainte-Justine et professeure à la faculté de pharmacie de l’Université de Montréal

Toute femme enceinte âgée de 18 ans et plus qui parle le français ou l’anglais peut participer, qu’elle vive une grossesse difficile ou qu’elle rayonne malgré les circonstances. « On a besoin de tout le monde », lance la Dre Bérard. Si cela vous intéresse, tapez les mots clés « conception », « médicaments », « grossesse » et « COVID-19 » dans votre réseau social préféré pour vous renseigner. Le questionnaire peut aussi être rempli directement en ligne.

Suivi au fil des années

Les chercheuses feront passer des questionnaires en ligne validés scientifiquement aux femmes pendant la grossesse visant à évaluer leur niveau de stress et d’anxiété, les médicaments qu’elles consomment et les conditions dans lesquelles elles vivent. Sont-elles confinées ? Font-elles du télétravail ? Doivent-elles s’occuper d’enfants à la maison ? Les scientifiques veulent sonder à la fois le moral, la santé physique et les conditions de vie des mères. Deux mois après la naissance, les chercheuses se pencheront sur l’accouchement. Comment s’est-il déroulé ? Comment se portent la mère et le bébé ? Si les mères y consentent, les suivis continueront au moins cinq ans, voire plus si les scientifiques obtiennent du financement supplémentaire. Au Canada et en France, les mères qui le veulent pourront aussi donner accès aux chercheuses à leur dossier médical électronique.

Orienter les politiques

Avec une telle masse de données provenant de mères ayant vécu toutes sortes de mesures de confinement et de restrictions dans différents pays et à différentes périodes de la pandémie, les chercheuses espèrent être en mesure de déterminer les principaux facteurs susceptibles de causer le stress et l’anxiété. Un spécialiste de l’intelligence artificielle sera même mis à profit pour tenter de voir clair dans les nombreuses variables. On essaiera de comprendre, par exemple, si le virus lui-même cause l’anxiété, ou les mesures de confinement destinées à s’en protéger. L’étude espère mener à des résultats préliminaires dès le début de l’automne. « Si on se rend compte qu’on a un haut taux d’anxiété, de stress ou de dépression chez les mères, c’est de l’information qu’on pourrait utiliser pour renseigner nos décideurs et les hôpitaux quant au suivi médical dès la deuxième vague [éventuelle] de COVID-19 », dit la Dre Bérard.