Confusion, troubles de mémoire, problèmes de sommeil, délire : des rapports de plus en plus nombreux suggèrent que la COVID-19 peut entraîner des problèmes cognitifs. Qu’est-ce qui les cause exactement ? Et ces dommages sont-ils réversibles ou permanents ? Une ambitieuse étude internationale dirigée à partir du Canada veut y voir clair.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Une « augmentation massive » des problèmes

On sait qu’un séjour aux soins intensifs est difficile pour le cerveau. Ceux qui en sortent sont généralement moins bons pour effectuer des tâches impliquant le raisonnement, la concentration, la mémoire et le traitement des mots. Certains souffrent même de délire. Est-ce dû au flux d’oxygène moins constant qui parvient au cerveau lorsque les patients sont mis sous respirateur ? Ou est-ce un effet des médicaments sédatifs ? On l’ignore encore précisément. « Ce qui est clair, c’est que nous verrons une augmentation massive des problèmes cognitifs parce que nous assistons à une augmentation massive des admissions aux soins intensifs » à cause de la COVID-19, dit le DAdrian Owen, professeur au Brain and Mind Institute à l’Université Western, en Ontario. Il souligne qu’on aura bientôt 8 millions de survivants de la maladie dans le monde.

Au-delà des soins intensifs ?

Le DOwen redoute toutefois que les admissions aux soins intensifs ne soient que la pointe de l’iceberg. On sait que dans des cas qui semblent rares, le virus peut infecter directement le cerveau et y causer des dommages. Mais il y a aussi tous les effets indirects que peut entraîner l’inflammation générée pour lutter contre l’infection, dont les dommages aux vaisseaux sanguins, et les caillots sanguins que provoque parfois la maladie. « Je pense qu’on va voir des patients avec des difficultés respiratoires qui réduisent le flux d’oxygène au cerveau et conduisent à des dommages cérébraux. On sait que les infarctus sont plus fréquents chez les patients atteints de COVID-19, ce qui a aussi des effets indirects sur le cerveau », souligne le DOwen.

« L’hypothèse optimiste, c’est que seulement les patients atteints sévèrement, ceux qui oscillent entre la vie et la mort, souffriront de problèmes cognitifs, ajoute-t-il. Mais malheureusement, je crois qu’on verra des impacts plus profonds, sur une plus grande distribution de patients. »

PHOTO FOURNIE PAR L’UNIVERSITÉ WESTERN

Le DAdrian Owen, professeur au Brain and Mind Institute à l’Université Western, en Ontario

La force du nombre

Quelle est l’étendue des impacts cérébraux causés par la COVID-19 ? Ces dommages seront-ils passagers ou permanents ? Existe-t-il des facteurs de risque ? Pour répondre à toutes ces questions, le DArian Owen veut lancer une vaste étude sur le sujet. Et pour tirer des conclusions et dégager des tendances, il lui faut un très grand nombre de patients – il en veut 50 000. Impossible, dans ce contexte, de les interroger et de les examiner un à un. « Je n’aurais pas fini avant ma retraite », lance-t-il, soulignant que les réponses sont urgentes. La solution : des tests cognitifs sous forme de jeux, à effectuer en ligne, et offerts en anglais, en français et en espagnol. Les patients infectés par la COVID-19 seront testés immédiatement après leur recrutement, puis six mois et un an plus tard. Ce type d’évaluation par l’internet, capable de générer de grandes quantités de données, est en fait la spécialité du DOwen, qui a démontré leur validité scientifique. Son groupe peut déjà compter sur 10 millions de résultats de tests cognitifs semblables. Notons que le projet compte aussi des chercheurs de l’Université de Toronto et du Sunnybrook Health Sciences Centre.

Médias sociaux et médias traditionnels

Comment trouver rapidement 50 000 personnes ayant contracté la COVID-19 ? Le DOwen compte sur les médias sociaux et donne des entrevues dans les médias traditionnels de nombreux pays. Des apparitions à la BBC, par exemple, l’aident généralement à faire le plein de participants. Les tests que ceux-ci passeront durent une trentaine de minutes. « Ils sont amusants à faire », assure le chercheur. Les résultats sont entièrement anonymes.

> Si vous avez reçu un diagnostic officiel de COVID-19 et voulez participer, rendez-vous sur le site de l’étude.

Mieux planifier les ressources

L’un des problèmes des chercheurs est qu’ils n’auront pas testé les participants avant la maladie, ce qui rend difficile d’attribuer avec certitude les dommages détectés à la COVID-19. C’est là que les 10 millions de tests déjà réalisés au cours des 10 dernières années s’avéreront précieux. « À partir de cette base de données, on peut déduire ce qu’un individu devrait atteindre comme score et établir une comparaison, explique le DOwen. On pense aussi contacter certains des individus qui ont passé les tests par le passé et les tester à nouveau, s’ils ont attrapé la COVID-19, afin d’avoir certaines comparaisons individuelles », dit-il. Le DOwen estime que documenter l’ensemble des troubles cognitifs pouvant être causés directement ou indirectement par la COVID-19 permettra de mieux comprendre leurs causes, d’adapter les traitements en fonction des risques et de mieux planifier les ressources nécessaires pour aider les nombreuses personnes touchées.