Coup de fil au bon Dr René Caissie, au début de la semaine, pour savoir ce qui se passe avec ses masques.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il se passe toujours quelque chose de plus que prévu.

La première fois qu’on s’est parlé, il avait bricolé une sorte de masque-cagoule fabriquée maintenant par CCM.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le Dr René Caissie 

La deuxième fois, c’était pour des masques sur mesure fabriqués par « imprimantes 3D » – qui « construisent » un objet par petits jets de matériaux synthétiques à partir d’un fichier informatique. Des masques réutilisables, stérilisables, où il suffit de changer un filtre facilement accessible et peu coûteux. Il a reçu 10 000 demandes de professionnels de la santé, mais attend une autorisation officielle de Santé Canada avant de procéder.

Mais cette fois-ci, le Dr René Caissie est sur un coup plus gros encore. Avec deux entreprises québécoises et le Conseil national de recherches du Canada (CNRC), son propre laboratoire, « Dorma Filtration », a mis au point un masque « N95 » générique réutilisable équivalant à celui utilisé par les travailleurs de la santé, et qui est jetable. Un masque grand public, en fait.

Chaque hôpital utilise et jette annuellement des dizaines de milliers, voire des centaines de milliers de ces masques, dont le coût a grimpé en flèche depuis le début de la pandémie. Après en avoir minimisé l’importance, on sait maintenant que c’est un équipement de protection névralgique.

PHOTO FOURNIE PAR DORMA FILTRATION

Avec deux entreprises québécoises et le Conseil national de recherches du Canada (CNRC), Dorma Filtration a mis au point un masque N95 générique réutilisable équivalant à celui utilisé par les travailleurs de la santé.

Mercredi, en conférence de presse, le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, Navdeep Bains, a dit que son gouvernement travaillait avec Dorma pour concevoir ce masque.

En fait, le travail est accompli, et le Centre national de recherches du Canada donne un appui enthousiaste à ce masque.

« Je travaille à des initiatives de fabrication d’équipement de protection depuis la mi-mars, et ce masque est unique. À ma connaissance, c’est le seul au monde », dit Michaela Mihai, agente de recherche au CNRC.

Seul hic : Santé Canada n’a toujours pas donné son approbation.

Pourquoi ? Impossible de le savoir.

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Au début de la pandémie, on a fait savoir que les processus d’approbation seraient raccourcis et qu’on accélérerait les approbations, ce qui a été fait. Mais les demandes d’approbation ont aussi explosé. Santé Canada doit notamment approuver urgemment le matériel régulier qui entre à pleins conteneurs.

Sauf que mercredi, pendant qu’un ministre fédéral appuyait officiellement une initiative, en la nommant, Santé Canada ne répondait pas.

Un porte-parole de la ministre fédérale de la Santé, Patty Hajdu, était incapable d’expliquer ce qui se passait, tout en reconnaissant l’étrangeté de la situation.

« Le Centre national de recherches du Canada travaille avec Dorma Filtration pour adapter le masque N95 réutilisable et à faible coût et le faire entrer en production massive pour les besoins des travailleurs de la santé », a pourtant dit le ministre Bains mercredi.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Navdeep Bains, ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie

Au CNRC, « le travail est fait », et on attend seulement le signal de Santé Canada.

Pourquoi un ministère du gouvernement fédéral annonce-t-il ce projet si un autre ne l’a pas encore autorisé ?

En fin de journée, Anna Maddison, de Santé Canada, a confirmé l’existence de l’examen, mais n’a pu commenter « le statut d’une application ».

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Mme Mihai, qui travaille au laboratoire du CNRC à Boucherville, explique qu’elle a mis en contact le Dr Caissie avec SEFAR, entreprise de filtration du Saguenay, et M.I. Intégration, de Sherbrooke, qui fabrique des pièces automobiles.

Le masque fonctionne comme le masque N95 jetable classique ; il vient en trois formats, conçus à partir de données anthropologiques du CNRC. Il est fait avec des polymères biocompatibles et facilement lavable.

Vincent Houle, président de M.I. Intégration, dit qu’il aura d’ici 30 jours la capacité d’en fabriquer 500 000 par mois. En temps normal, l’entreprise fabrique des pièces pour automobiles – comme tout ce qui touche à l’étanchéité des portières. Avec l’arrêt de production des usines de voitures, sa propre activité est tombée à plat. M.I. a d’abord commencé à faire des visières et redémarre ces jours-ci ses activités habituelles à 50 % de capacité. Elle n’attend que le signal pour commencer à fabriquer les N95.

SEFAR, à Saguenay, fabrique des filtres industriels et, comme les grandes usines et les mines ont redémarré assez vite, elle fonctionne à plein régime. Avec Rio Tinto, elle travaillait déjà à trouver des moyens de fabriquer de l’équipement de protection. « Ça faisait huit semaines qu’on testait toutes sortes de choses, et on se demandait si on allait continuer », dit Emmanuel Bergeron, de Rio Tinto.

Puis Mme Mihai les a joints, et ils ont commencé à travailler avec le Dr Caissie.

« On fait des sortes de filtres à café géants pour l’industrie », dit Yves Tremblay, PDG de SEFAR. Des filtres pour les cheminées d’usine, pour les eaux usées, etc. Cette fois, il fallait fournir de petites membranes à installer sur ces masques N95. Les membranes sont fixées à une cassette, elle-même fixée au masque. Et les membranes aussi sont lavables et réutilisables « des dizaines, peut-être une centaine de fois », d’après le Dr Caissie.

« La beauté de l’affaire, c’est que c’est conçu et entièrement fabriqué au Québec », dit-il.

Cette fois, l’investissement est important, et le projet n’est pas « pro bono ». Mais tous sont convaincus qu’en plus de régler le problème d’approvisionnement, ce nouveau N95 va « se payer tout seul » et être beaucoup plus économique.

« J’ai démarré beaucoup d’entreprises dans ma vie, dit Yves Tremblay, mais je n’ai jamais vu une chose comme ça. Depuis le début de la pandémie, je sens cette énergie-là, le goût de collaborer pour trouver des solutions. Personne ne se connaissait avant que Michaela nous joigne. On ne s’est pas trop embarrassés des questions légales, on a abordé ça de manière collégiale, et ça lève. »

Enfin, ça lève presque : pour le moment, le projet est suspendu quelque part entre deux ministères à Ottawa, approuvé publiquement par l’un, à l’étude par l’autre, totalement muet, dans ce mystère universel de la bureaucratie…