Olivier Nguyen rêvait du jour où il annoncerait à son père préposé aux bénéficiaires et à sa mère infirmière qu’il était accepté en médecine.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Son père, si « dévoué », insiste le jeune homme de 19 ans, qu’il travaillait de nuit aux urgences de l’hôpital Jean-Talon afin de consacrer le plus de temps possible, le jour, à sa sœur et à lui.

Le rêve d’Olivier est brisé. La COVID-19 lui a volé son père.

Le mois dernier, quand Olivier a reçu sa réponse positive de l’Université Laval, son père était déjà plongé dans un coma artificiel, branché de partout, aux soins intensifs du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM).

« Derrière les statistiques de décès de la COVID-19, il y a des humains comme mon père, affirme Olivier avec aplomb. Je souhaite que la société reconnaisse le sacrifice de mon père et de tous les autres travailleurs de la santé morts au combat. Ils ne doivent pas être oubliés. »

Le 11 juin, après plus d’un mois aux soins intensifs, Thong Nguyen, 48 ans, a perdu son combat contre la COVID-19. Il a fort probablement contracté le virus aux urgences de l’hôpital Jean-Talon, où il travaillait depuis 17 ans.

« Toutou » pour les intimes est mort au CHUM, ce même hôpital où sa femme travaille comme infirmière et où ses deux enfants font du bénévolat. Il ne saura jamais qu’Olivier a été accepté en médecine. « Il aurait été si fier », laisse tomber son fils en deuil.

Son papa a fui la guerre du Viêtnam avec sa famille alors qu’il avait 3 ans pour trouver refuge à Montréal. « Mon père nous a enseigné que tout passe par l’éducation ; qu’en étudiant, on peut atteindre la prospérité », raconte-t-il.

« Sa famille, c’était tout pour lui »

À son dernier quart de nuit, le préposé — rempli de fierté — avait montré à tous ses collègues sur son cellulaire la lettre d’admission de son fils en pharmacie, autre faculté où il avait fait une demande d’admission. À ce moment-là, Olivier n’avait pas encore de nouvelles concernant la médecine.

« Sa famille, c’était tout pour lui », raconte Christine Roch, assistante infirmière-chef de nuit aux urgences de l’hôpital Jean-Talon. Mme Roch décrit son collègue comme un travailleur exceptionnel, avec une grandeur d’âme et un sens de l’écoute hors du commun.

Tout le monde avait de l’importance à ses yeux.

Christine Roch, assistante infirmière-chef de nuit aux urgences de l’hôpital Jean-Talon

Les « night warriors » de l’hôpital Jean-Talon, comme ils se surnomment, ne vont jamais oublier leur « champion du monde des codes blancs autant dans la maîtrise des interventions physiques que par sa patience et sa bonté de cœur ». M. Nguyen n’hésitait jamais à répondre aux fameux codes blancs – une procédure d’urgence déclenchée en réponse à une demande d’aide immédiate de la part d’un membre du personnel.

Depuis le début de la pandémie, le préposé craignait d’être infecté — et pire d’infecter sa famille —, au point où il prenait toujours une douche avant de quitter l’hôpital. Dès qu’il a reçu son diagnostic, début mai, il s’est empressé de se couper de ses proches. « Je m’isole dans ma Batcave », avait-il texté à sa collègue infirmière pour la faire sourire. Deux jours plus tard, il ne répondait plus à ses textos.

Une nuit, sa femme, en se réveillant pour aller aux toilettes, a entendu des bruits de grognements forts provenant du sous-sol. Son mari était en détresse respiratoire grave. D’abord hospitalisé aux soins intensifs de Maisonneuve-Rosemont, le préposé sera transféré au CHUM, où on l’a branché à une machine d’oxygénation par membrane extracorporelle, communément appelée ECMO.

Les médecins avaient bon espoir qu’il passe à travers ce soin critique vu son jeune âge et puisqu’il n’avait aucun problème de santé connu, explique sa cousine, elle-même médecin, Lan C. Nguyen.

« Un tube d’intubation enfoncé dans sa gorge, un tube nasogastrique dans son nez descendant jusqu’à son estomac pour le nourrir, une sonde pour l’urine, des cathéters dans chaque extrémité, une couche : voilà son armure finale pour affronter la COVID-19 », résume la Dre Nguyen dans une lettre qu’elle a transmise aux collègues de son cousin mort et à la ministre de la Santé Danielle McCann.

Malheureusement, « ses poumons ont été noyés de sang » ; complications graves de la COVID-19, décrit-elle. « Son corps n’en pouvait plus de supporter les blessures multiples, ces coups d’épée infligés par un ennemi invisible », poursuit-elle.

Si la Dre Nguyen donne autant de détails, c’est qu’elle s’inquiète de voir la population se déconfiner aussi vite. « Il faut porter le masque en public. Il faut respecter les règles de distanciation pour sauver le plus de vies possible », insiste-t-elle.

« C’est injuste »

Toute la famille du préposé a d’ailleurs été infectée. Aurélie, 16 ans, a été hospitalisée une semaine au CHU Sainte-Justine en raison de graves difficultés respiratoires. Heureusement, elle s’en est sortie. Mais la belle-mère de M. Nguyen, qui vivait dans le même duplex, n’a pas eu cette chance. La femme de 78 ans est morte à domicile alors que toute la famille était en quarantaine. Infarctus du myocarde, suspicion de la COVID-19, selon le constat de décès.

La Dre Nguyen souligne que son cousin gagnait 3000 $ par mois.

C’est injuste, je trouve, d’être si peu payé quand on pense aux risques encourus et à la charge de travail.

La Dre Lan C. Nguyen, cousine de Thong Nguyen

« Toutou acceptait des heures supplémentaires pour pouvoir faire des économies, raconte-t-elle. Le surmenage l’a-t-il affaibli ? L’équipement de protection était-il adéquat ? Le système a-t-il pris des mesures suffisantes pour protéger ses soldats de première ligne contre l’ennemi invisible ? »

La Dre Nguyen a rapidement reçu une réponse de la ministre McCann. « Nous devons honorer la mémoire de tous ces anges gardiens tombés au combat et qui ont donné leur vie au service des aînés. Nous ne les oublierons pas », a assuré la ministre en offrant ses condoléances à la famille.

Les collègues de M. Nguyen tiendront une cérémonie en son honneur jeudi soir dans le parc voisin de l’hôpital Jean-Talon. « La pandémie n’est pas terminée, insiste l’infirmière Christine Roch, émue. Oui, le nombre de décès quotidien baisse, mais chaque chiffre de ce bilan, c’est une personne. C’est une famille entière qui souffre comme celle de Thong. »

Le syndicat demande une enquête

Le Syndicat des travailleurs du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal demande une enquête de la CNESST sur les circonstances de la mort de Thong Nguyen. Il s’agit du deuxième décès d’un membre de ce syndicat depuis le début de la pandémie. Le président du syndicat, Alexandre Paquet, trouve « malheureux » que le CIUSSS n’ait pas reconnu « à sa juste valeur » l’apport de ce soldat tombé au combat. Il affirme que le travailleur mérite une « reconnaissance plus grande » qu’un « mot dans un journal interne » publié au lendemain de sa mort. Pour sa part, le CIUSSS souligne qu’un responsable du département a parlé à la famille de M. Nguyen le jour du décès. Une minute de silence a été observée et le message du PDG lui rendant hommage a été partagé dans le bulletin interne et dans le groupe Facebook des employés, indique sa porte-parole Émilie Jacob. De l’aide psychologique a aussi été déployée dès l’annonce et est toujours offerte à ceux qui en ressentent le besoin, ajoute Mme Jacob, du CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal.