À lire vos courriels, je comprends que, même accompagnée de nombreuses restrictions, une période de vacances est un besoin vital, une urgence nationale. Vous avez hâte de sortir de ce marasme, de cette ambiance morose et lourde, d’aller vous ébaudir dans un petit coin vert qui n’appartiendra qu’à vous.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Je vous demandais il y a quelques jours de me parler de vos projets de vacances pour les prochains mois. Pour les chanceux qui ont déjà un chalet, la question est réglée. Quelques fanfarons m’ont même envoyé une photo de leur havre de paix devant un lac dormeur.

Pfff !

Pour beaucoup de gens, le camping en famille sera la formule idéale. Certains téméraires m’ont confié qu’ils allaient partir à l’aventure en jouant les nomades. Marie-Denise m’a parlé du Westfalia qu’elle vient d’acheter et au volant duquel elle compte sillonner les routes du Québec.

C’est le cœur en compote que certains abandonnent l’idée d’aller visiter des amis ou des membres de leur famille en région. Trop compliqué, trop paralysant. « Ma femme et moi croyons que ce n’est pas le temps de suivre le troupeau, c’est un peu prématuré », m’a écrit Jean-Pierre.

Pour plusieurs, les difficultés financières sont un frein. Ça sera donc Balconville pour ces gens. « Avec la flambée des prix, mon budget ne tient pas le coup », m’a confié Nicole, une retraitée qui doit compter sur de maigres revenus pour vivre.

Cette pandémie fait ressurgir plusieurs choses, notamment que nous sommes inégaux devant le drame, devant cette réalité qui est sans cesse refaçonnée par les dirigeants. Certains jouissent d’une situation somme toute confortable, mais pour d’autres, le cadre est absolument insoutenable.

Je pense aux gens qui vivent seuls.

On a beaucoup parlé de l’isolement qui est créé par cette pandémie, notamment des personnes en CHSLD ou en résidence qui, du jour au lendemain, ne pouvaient plus recevoir de visites. Mais que dire de ceux qui vivaient déjà la solitude  ? Celle-ci s’est hautement amplifiée.

L’une des choses les plus troublantes que j’ai entendues au cours des dernières semaines est le témoignage d’un transporteur de dépouilles, Michel Bédard, qui a été interviewé par Bernard Drainville sur les ondes du 98,5. L’homme disait qu’il allait « régulièrement » chercher des corps de personnes décédées depuis deux, trois ou quatre jours de la COVID-19. Ces gens avaient en commun de vivre seuls.

« En vivant seuls, les gens meurent parfois seuls », a dit M. Bédard. Entendre une telle chose donne froid dans le dos.

Au début de 2019, les médias ont fait grand bruit de données de Statistique Canada (provenant du recensement de 2016) qui disaient que plus du quart des ménages canadiens (28 %) comptaient une seule personne. Le nombre de personnes vivant seules a plus que doublé au cours des 35 dernières années au pays.

Pas surprenant que vous soyez nombreux à m’écrire pour me décrire le désarroi que vous connaissez à l’approche des vacances.

En effet, comment concevoir des vacances quand on ne peut pas mélanger les personnes de divers ménages dans un même lieu  ? « Je trouve les consignes de la Santé publique bien peu adaptées aux personnes seules de Montréal », m’a dit Francine, qui, en compagnie de trois amies (qui vivent seules également), avait échafaudé un beau projet, celui de louer un chalet à quatre.

Le groupe de copines se demande maintenant s’il doit annuler la réservation ou attendre encore un peu, espérant un assouplissement des règles.

Cet horizon de vacances en solitaire, plusieurs personnes le voient poindre en ce moment. « Que dois-je faire  ? Tricher, ce n’est pas mon genre. Donc louer seule ou rester à Montréal ? J’ai besoin de voir, de parler et de rire plus longtemps que quelques heures », m’a écrit Paule.

Les personnes vivant seules font partie des groupes les plus éprouvés par la pandémie de COVID-19. On a beaucoup pensé à elles au début de la crise (souvenez-vous du message de François Legault qui exhortait les Québécois à appeler une personne vivant seule).

Mais voilà, cet élan est retombé aussi rapidement que l’hiver s’en est allé. On s’imagine qu’avec l’arrivée du beau temps, la solitude a disparu. Malheureusement, ça ne marche pas comme cela. Il suffit de lever les yeux, de jeter un coup d’œil aux fenêtres pour voir qu’elle est encore bien présente.

Au début de la semaine, je suis allé marcher avec mon ami Paul. Célibataire depuis des décennies, propriétaire d’un salon de coiffure, Paul est d’un optimisme légendaire. Si j’ai besoin de me remettre sur le piton, je l’appelle et les éclats de rire arrivent au bout de dix secondes.

Alors qu’on s’enfilait un espresso bien serré sur le trottoir, il a voulu me dire qu’il était heureux que son entreprise redémarre enfin. Mais au lieu de mots, c’est un drôle de son qui est sorti de sa bouche. Sa voix s’est étouffée. Des larmes ont pris d’assaut ses yeux.

J’ai alors saisi l’ampleur du poids des derniers mois.

« Tu sais, quand je vais recommencer à couper les cheveux de mes clients, pour certains, ça sera la première fois en trois mois qu’ils se feront toucher par quelqu’un d’autre, m’a-t-il dit. Peux-tu croire ? »

Pour Paul aussi, ça sera la première fois depuis longtemps qu’il touchera à quelqu’un.

On fait des blagues au sujet de nos cheveux hirsutes et de la repousse grise qui a grandement besoin d’un coup de teinture. Mais pour certains, il y a un autre besoin.

Celui-là, on le cache. On n’en parle pas. Il est pourtant l’une des grandes douleurs de cette crise.