Elles sont plus de 200 millions à prendre l’avion chaque année pour nous permettre de manger des bleuets, des canneberges, des pommes ou du miel. Le coronavirus a failli compromettre le voyage de ces minuscules passagères et l’abondance de nos récoltes.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

La perturbation du trafic aérien en raison de la pandémie de COVID-19 a fait craindre le pire aux apiculteurs. Chaque année, les agriculteurs canadiens comptent sur l’importation par voie aérienne de près de 250 000 reines et 40 000 mini-ruches peuplées de 5000 à 20 000 abeilles pour polliniser leurs champs.

Californie, Hawaii, Chili, Australie, Nouvelle-Zélande, Italie, Malte, Ukraine, Danemark : de mars à mai, c’est un véritable bal d’avions qui se posent sur les tarmacs du pays avec cette cargaison inhabituelle en soute. Et c’est précisément à ce moment que la majorité des vols dans lesquels ces insectes étaient généralement transportés ont cessé.

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Un vol spécial d’Air Canada transportant 3800 kilos d’abeilles a été affrété de Nouvelle-Zélande le 28 avril dernier.


Avec l’aide d’Ottawa, un véritable branle-bas de combat s’est engagé au cours des dernières semaines afin de faire venir le plus grand nombre d’abeilles domestiques avant le début de la période de pollinisation. Un vol spécial d’Air Canada transportant 3800 kilos d’abeilles a même été affrété de Nouvelle-Zélande le 28 avril dernier.

Directeur général du Conseil canadien du miel, Rod Scarlett a assisté aux premières loges à cette course contre la montre.

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Dans un secteur industriel de Lachine, Jean Jones arrose de petits rectangles de bois grillagés.


« Ç’a probablement été la période la plus stressante et la plus mouvementée de toute notre histoire », raconte-t-il au sujet de son regroupement de 1000 apiculteurs fondé en 1940. « Lorsque la COVID-19 a frappé, les vols d’Australie, de Nouvelle-Zélande, du Chili et de tous les pays européens ont essentiellement cessé d’exister. Puis, la liaison Hawaii-Canada s’est ajoutée à la liste et c’est devenu une préoccupation immense parce que c’est de là que les premières reines commencent à entrer. »

Malgré les efforts mis en place, de 30 000 à 40 000 reines manqueront à l’appel à l’échelle du pays, évalue M. Scarlett. Et environ seulement 10 % des 40 000 mini-colonies attendues ont pu se rendre au pays.

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Jean Jones manipule avec précision le brumisateur.

À cela, s’ajoutent les pertes subies au cours de l’hiver en raison d’un virus transmis par la mite parasite varroa. Le temps froid en avril a aussi entraîné une mortalité importante dans les ruches. L’Alberta a par exemple essuyé les pires pertes de son histoire avec un effondrement de près de 50 % des colonies. La mortalité est aussi considérable en Montérégie. « Une tempête parfaite », résume Rod Scarlett.

D’un océan à l’autre, la production de miel de 2020 risque donc d’être moins abondante.

Reines du ciel

Dans un secteur industriel de Lachine, au fond du stationnement de l’entreprise postale UPS, Jean Jones s’adonne à un curieux manège dans le coffre de sa camionnette. Munie d’un brumisateur, elle arrose de petits rectangles de bois grillagés.

Des boîtes en carton s’empilent dans son véhicule. Elles contiennent 1040 reines destinées à être redistribuées dans l’est du Canada.

  • Chaque cagette contient une reine et quatre ou cinq ouvrières. C’est elles qui vont nourrir les reines durant le voyage d’un liquide sucré qui se trouve dans le bouchon. Chaque reine coûte 50 $.

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    Chaque cagette contient une reine et quatre ou cinq ouvrières. C’est elles qui vont nourrir les reines durant le voyage d’un liquide sucré qui se trouve dans le bouchon. Chaque reine coûte 50 $.

  • Avant la pandémie de COVID-19, les reines arrivaient toujours de l’étranger à bord de vols passagers d’Air Canada. Les choses se sont compliquées cette année. Les abeilles de Stannabey arrivent désormais de Californie grâce au service de courrier UPS.

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    Avant la pandémie de COVID-19, les reines arrivaient toujours de l’étranger à bord de vols passagers d’Air Canada. Les choses se sont compliquées cette année. Les abeilles de Stannabey arrivent désormais de Californie grâce au service de courrier UPS.

  • Responsable des ventes chez Stannabey, Jean Jones doit ensuite les conduire chez Air Canada Cargo qui assure toujours le transport intérieur des abeilles. Elle doit faire ces allers et retours plusieurs fois par semaine depuis la pandémie.

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    Responsable des ventes chez Stannabey, Jean Jones doit ensuite les conduire chez Air Canada Cargo qui assure toujours le transport intérieur des abeilles. Elle doit faire ces allers et retours plusieurs fois par semaine depuis la pandémie.

  • Martin Noël, préposé d’escale chez Air Canada Cargo, prépare les colis qui seront envoyés dans l’est du pays.

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    Martin Noël, préposé d’escale chez Air Canada Cargo, prépare les colis qui seront envoyés dans l’est du pays.

  • Cette boîte contient 320 reines destinées à un client de Charlottetown. Le colis de deux kilos est fixé dans la soute à bagages parmi les valises des passagers d’un avion CRJ.

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    Cette boîte contient 320 reines destinées à un client de Charlottetown. Le colis de deux kilos est fixé dans la soute à bagages parmi les valises des passagers d’un avion CRJ.

  • Retour à la miellerie Saint-Stanislas. Jean Jones rejoint Joël Laberge, président de Stannabey. Le reste des reines sera immédiatement distribué à des apiculteurs du Québec et de l’Ontario.

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    Retour à la miellerie Saint-Stanislas. Jean Jones rejoint Joël Laberge, président de Stannabey. Le reste des reines sera immédiatement distribué à des apiculteurs du Québec et de l’Ontario.

  • Jason MacKinnon, contrôleur aérien et apiculteur amateur de l’Ontario, inspecte les reines qu’il vient d’acheter.

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    Jason MacKinnon, contrôleur aérien et apiculteur amateur de l’Ontario, inspecte les reines qu’il vient d’acheter.

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Il faut faire vite. C’est la canicule et les abeilles ont soif après ce long périple.

Son entreprise, Stannabey, est le plus important acteur au Québec. Chaque année, elle importe environ 15 000 reines pour les besoins du Québec et environ 15 000 de plus pour les ceux des apiculteurs de l’Ontario et des Maritimes.

Jean Jones s’exécute rapidement, puis prend la direction du terminal Air Canada Cargo de l’aéroport Montréal-Trudeau. Une portion des cagettes seront expédiées à l’Île-du-Prince-Édouard et à Toronto à bord de vols intérieurs.

Moins de miel

Le reste des reines est ensuite transporté au quartier général de Stannabey à la miellerie Saint-Stanislas, située à Saint-Stanislas-de-Kostka, au sud de Salaberry-de-Valleyfield.

Le président de l’entreprise, Joël Laberge, pense qu’il sera en mesure de répondre à la demande de ses clients cette année, mais il affirme que les dernières semaines ont été mouvementées.

Avant la pandémie de COVID-19, les reines arrivaient toujours de l’étranger dans des vols passagers d’Air Canada avant d’être redistribuées à travers le pays par des vols intérieurs.

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Les choses se sont compliquées avec la fermeture des frontières aux voyageurs. Ses abeilles arrivent désormais de Californie grâce au service de courrier UPS.

« La logistique est plus difficile, explique-t-il. Le fait de devoir passer par le service d’UPS, ça rajoute une journée de plus dans le processus et c’est plus stressant pour les pertes. Auparavant, on devait aller à Montréal une ou deux fois par semaine ; maintenant, on y va quatre fois. C’est le double de gestion. »

Il y aura assurément une moins grande production de miel cette année, croit-il, car en Montérégie, les pertes ont été catastrophiques à la fin de l’hiver. Entre 30 % et 50 % des colonies se sont effondrées, selon différentes évaluations. Il sera difficile de combler ce manque à gagner, dit-il.

« Il faut remplacer ces ruches-là, donc faire beaucoup plus de divisions, beaucoup plus de nouvelles ruches qu’à l’habitude. La production de miel va donc être coupée, c’est sûr. On ne s’attend pas à avoir une récolte à ne plus finir », dit-il.

Les abeilles n’ont pas attrapé la COVID-19, mais disons que le froid du mois d’avril a été dévastateur pour les apiculteurs de la province. Les pertes sont élevées.

Joël Laberge, de Stannabey

Maillon essentiel

L’abeille mellifère n’est pas une espèce native au Canada. Elle a été importée par des colons européens en Amérique du Nord. Au Québec, l’abeille européenne aurait été introduite pour la première fois en 1845 dans la région de Montréal.

Aujourd’hui, elle est devenue le premier maillon de la chaîne de production maraîchère. Concombre, cantaloup, courge, fraise, canola : près de 30 % de la nourriture produite au Canada est le fruit de la pollinisation.

Pour maintenir le même nombre de colonies, le Canada doit s’assurer d’avoir 750 000 nouvelles reines chaque année. Chaque reine sera à la tête d’une ruche pouvant grossir jusqu’à compter 100 000 abeilles.

Un grand nombre de reines sont produites ici. Mais le climat nordique du Canada fait en sorte qu’il est difficile d’en produire suffisamment tôt en saison pour la pollinisation de certaines cultures comme les pommes ou les bleuets, qui débute cette semaine. Au Canada, les producteurs agricoles louent carrément des ruches aux apiculteurs en saisons de pollinisation.

Pour ce faire, environ 250 000 reines sont importées chaque année. Elles sont placées à l’intérieur de ruches formées d’ouvrières prélevées d’autres ruches qui ont survécu à l’hiver.

Aux reines s’ajoute l’importation de « paquets d’abeilles ». Il s’agit en quelque sorte de colonies en version réduite qui comptent de 10 000 à 20 000 abeilles accompagnées de leur reine. Une fois ici, la colonie grossit.

Un vol spécial

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Air Canada a affrété un vol d’Aukland en Nouvelle-Zélande vers Vancouver pour transporter des abeilles. Il s’agit d’un Boeing 777. C’était le 28 avril dernier. Les boîtes contiennent des mini-colonies d’abeilles.

En coordination avec le gouvernement du Canada et le Conseil canadien du miel, Air Canada a organisé le 28 avril dernier, un vol de « paquets d’abeilles » à partir d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. L’avion s’est posé à Vancouver et les ruches ont été redistribuées dans l’ensemble du pays par la suite.

Négociations internationales, pourparlers avec les compagnies aériennes, délivrance de permis en accéléré : la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, indique que le gouvernement a tenté de tout mettre en œuvre pour aider les apiculteurs canadiens. « On essaye autant que possible de leur faciliter la vie parce que les abeilles, c’est vraiment fondamental pour notre production et notre souveraineté alimentaire », a-t-elle indiqué en entrevue avec La Presse.

Selon Agriculture et Agroalimentaire Canada, la pollinisation des abeilles mellifères dans les cultures canadiennes peut valoir plus de 2 milliards de dollars par année. « De façon générale, il y avait déjà un enjeu pour maintenir les colonies. Il faut s’assurer qu’elles sont plus en croissance qu’en décroissance, ça, c’est fondamental », a ajouté la ministre.

Cheffe des comptes stratégiques à Air Canada Cargo, Béatrice Betito ajoute que l’organisation de ce vol a nécessité beaucoup de coordination. Tout devait être « réglé comme du papier à musique », dit-elle. « D’autant qu’on parle d’une commodité qui est très sensible. »

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« On s’est dit : les enjeux économiques et commerciaux sont d’une ampleur hors norme, donc on se doit de faire une différence. On a vraiment travaillé d’arrache-pied pour pouvoir réaliser ça. Noliser un vol pour ramener des abeilles, c’était vraiment notre mission de pouvoir contribuer à aider dans un futur proche l’agriculture du Canada », a-t-elle expliqué.

À 3800 kilos, il s’agit du plus gros vol d’abeilles réalisé par Air Canada en temps de COVID-19. D’autres envois de quelques centaines de kilos ont aussi été organisés à partir du Chili et d’Hawaii.

Et l’autonomie alimentaire ?

À une époque où il est de plus en plus question de souveraineté alimentaire, il est intéressant de constater à quel point notre agriculture dépend de l’importation d’abeilles. Selon Rod Scarlett, la pandémie de COVID-19 a engendré une grande prise de conscience au sein de l’industrie.

« Cette crise nous a ouvert les yeux à propos du fait que nous devons sérieusement examiner des moyens de produire davantage de reines au Canada », a-t-il souligné.

« Nous en sommes venus à la réalisation qu’il faut se pencher sur l’autonomie. En raison de notre vaste géographie, cela ne se produira pas sur une échelle locale, mais plutôt nationale. On pourrait penser par exemple à une situation où le Québec pourrait devenir une province productrice de reines pour le reste du pays », explique-t-il en citant les travaux du professeur Pierre Giovenazzo, de l’Université Laval.

Des recherches prometteuses sont menées par son équipe depuis quelques années. Les chercheurs sont parvenus à hiverner des reines avec succès, une première dans le monde.

« On est extrêmement dépendants des importations d’abeilles. C’est drôle parce qu’il y a quatre, cinq ans, j’ai fait une demande de subvention en disant : “Imaginez si à un moment donné pour une raison ou une autre on ne peut plus importer de reines” », raconte le professeur adjoint à la chaire de leadership en enseignement en sciences apicoles de l’Université Laval.

Il explique que notre système agricole s’est développé avec des étendues si vastes que les abeilles sauvages ne suffisent plus à la tâche. « Donc ça prend des services de pollinisation », dit-il.

« Ce que ça a fait, la pandémie, c’est que ça a montré nos faiblesses, nos points faibles. Et dans l’agroalimentaire, tant que l’on peut importer des brocolis de la Californie et tant qu’on est capables d’importer des abeilles, ça va bien. Mais ce qui est arrivé dernièrement c’est qu’avec l’arrêt des transits normaux, les gens ont eu peur. »