Réinventer est le verbe le plus conjugué, en ce moment.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Il faut réinventer les spectacles, réinventer le théâtre, réinventer le cinéma, réinventer la danse, réinventer la télévision, réinventer le soccer, réinventer le baseball, réinventer le football, réinventer le hockey, réinventer la lutte gréco-romaine, réinventer la restauration, réinventer l’aviation, réinventer le tourisme, réinventer le camping, réinventer la croisière, réinventer les bars, réinventer le bunny hop, réinventer l’économie, réinventer la politique, réinventer la société, réinventer les médias, réinventer le travail de bureau, réinventer les ascenseurs, réinventer les mariages, réinventer les méchouis, réinventer le Twister, réinventer la poignée de main, réinventer le baiser, réinventer les orgies, réinventer le fax. Et il faudrait, surtout, réinventer le verbe réinventer, parce qu’on n’est plus capable de l’entendre.

Une chose à la fois, commençons par le monde du spectacle. Jusqu’à maintenant, ce que l’on a trouvé de mieux pour réinventer la culture, c’est le ciné-parc. C’est bien pour dire.

Ça fait des années qu’on nous exhorte à aller aux grands évènements, en transports en commun, pour décongestionner la cité, pour sauver la planète, et voilà que dorénavant, c’est pas de char, pas de show. Aussi absurde que cela puisse paraître, le procédé comporte, quand même, des avantages. Aucun temps perdu à chercher un stationnement. Votre siège, c’est votre parking. Vous pouvez passer tous les commentaires que vous voulez pendant la soirée, aucun voisin ne va vous dire de la fermer.

Quand votre idole se met à chanter des chansons confidentielles qui devraient le rester, vous, dans votre auto, vous pouvez faire jouer ses grands succès. Si vous êtes dans la première rangée, et que le chanteur postillonne vers vous, un coup d’essuie-glace et le danger est écarté. Si le spectacle de Madonna vous donne des idées, vous pouvez vous glisser sur la banquette arrière, ça va juste faire de la buée. Et quand la toune est finie, si vous l’aimez, vous klaxonnez, si vous ne l’aimez pas, vous continuez de klaxonner.

Ça, c’est pour les spectateurs. Pour les artistes, la réinvention n’est pas toujours évidente. Pour l’instant, la seule pièce de théâtre pouvant être à l’affiche est celle de Jean Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu (et tout le reste non plus). Santé publique oblige, dans 12 hommes en colère, il n’y aura que 10 hommes en colère, de 3 ménages différents. Les mains sales de Sartre se nommeront désormais Les mains propres. Et le Huis clos du même auteur se déroulera à l’extérieur. Le Dom Juan de Molière sera limité à une seule partenaire. La ménagerie de verre de Tennessee Williams se transformera en La ménagerie de plexiglas. Et Le dîner de cons va devenir Le dîner de con… finement !

Si les arts doivent se plier à de multiples contorsions pour continuer d’exister, imaginez les sports d’équipe. Mission impossible.

Tellement impossible que lors d’un point de presse du premier ministre Legault, un journaliste lui a demandé si les joueurs de soccer, pour respecter la distanciation physique, chausseront des souliers Patof. Le docteur Arruda s’est empressé d’expliquer qui était Patof, un clown des années 70 avec de gros souliers. Cependant, il n’a pas expliqué ce que sera le soccer « déconfiné ». Parce que si tous les joueurs doivent rester à deux mètres les uns des autres, ça va changer bien des stratégies. Méchant contrôle du ballon. Soudain, un joueur se jette au sol, en se tortillant de douleur. L’arbitre lui dit : 

« Que fais-tu ? Personne ne t’a touché.

— Non, mais il y avait un gars à seulement un mètre de moi. »

Tous les intervenants s’accordent à dire que le baseball sera le sport le plus facile à adapter. Ben voyons ! Ça fait longtemps qu’ils n’ont pas regardé un match. Quel est le geste le plus fréquent d’un joueur de baseball durant une partie, peu importe sa position ? Cracher au sol ! S’il y a quelques partisans dans le stade, ils ne feront pas la vague, ils feront la deuxième vague.

Morale de tout cela : on ne réinvente pas les choses. Celui qui a essayé de réinventer la roue a inventé le nid-de-poule. Il faut inventer de nouveaux moyens, de nouveaux chemins, de nouveaux horizons. La roue, c’est fait. Maintenant, il faut inventer des ailes.

De toute façon, je crois avoir trouvé la solution pour pouvoir faire tout ce qu’on faisait avant comme on le faisait avant. La voici : le casque de moto. Oui, le casque de moto. Ou, comme on dit en France, le full face. Ne riez pas. En mars, tout le monde riait du masque, aujourd’hui, tout le monde en a un. C’est prouvé, le virus se transmet, principalement, par le postillon. Si tout le monde a, en tout temps, un casque de moto, visière fermée, sur la tête, adieu la transmission ! Vous pouvez courir, danser, sauter, aucun risque de contaminer les autres.

Bien sûr, la distribution des casques de moto, aux stations de métro, sera plus lourde et plus coûteuse, mais il faut ce qu’il faut. Les astronautes sur la Lune avaient toujours leur casque sur la tête. L’humain sera sur la Terre comme il l’est sur la Lune. Un être en danger. C’est notre nouvelle réalité. Réinventée.

Je sais, il va faire chaud, là-dedans. Ah ! Vous n’êtes pas faciles à contenter !

Ce qui est le plus pressant à inventer, c’est un monde où les gens se respectent, des mots et des gestes. Sans genou sur le cou. Sans injures dans la bouche. Je dis à inventer, et pas à réinventer, car ce monde n’a jamais existé.

Gros projet pour le week-end.

N’oubliez pas de vous amuser.