Au volant de son auto-caravane, notre reporter a pris la route pour aller voir comment certaines régions se préparent à accueillir les touristes cet été.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Une route de gravier qui serpente entre les bouleaux et les épinettes, sur des dizaines de kilomètres, laissant apparaître, au détour d’une courbe, un étang où l’on pourrait entrevoir un orignal en train de boire ou un huard prenant son envol.

Un chalet de bois rond sur la rive d’un petit lac plein de truites mouchetées, une chaloupe amarrée au quai, des chevaux qui broutent tranquillement, des chants d’oiseaux, des chiens de traîneau qui accueillent les visiteurs en jappant joyeusement.

Voilà peut-être à quoi rêvent bien des Montréalais qui viennent de vivre presque trois mois de confinement en ville, qui étouffent sous leurs masques, qui en ont marre de faire la queue à l’épicerie et de se contenter d’un carré de gazon dans un parc urbain bondé.

Les grands espaces, la nature sauvage, la chasse et la pêche, c’est justement ce que proposent les pourvoiries dans plusieurs régions du Québec. Depuis le début de cette semaine, elles sont à nouveau accessibles aux visiteurs.

À trois heures de route de Montréal, la pourvoirie Waban-Aki, en Haute-Mauricie, près de La Tuque, a accueilli ses premiers clients lundi dernier : six pêcheurs, sur un territoire de 110 km2 comptant 30 lacs.

La distanciation physique ne devrait pas être un problème ici, pourrait-on croire. Pourtant, les pourvoiries doivent respecter un protocole sanitaire très strict, et les contraintes qu’on leur impose ont un énorme impact sur leur situation financière.

Le copropriétaire de la pourvoirie Waban-Aki, Bruno Caron, venait d’ensemencer 2500 truites mouchetées dans ses lacs quand nous l’avons rencontré. « Normalement, on en serait à notre troisième ensemencement, mais comme on ne savait pas quand on pourrait rouvrir, on attendait », explique-t-il.

Les pourvoyeurs ont raté les premières semaines de la saison de la pêche. Et maintenant qu’ils ont la permission de reprendre leurs activités, ils ne peuvent accueillir les traditionnelles « gangs de gars » en voyage de pêche, puisque les personnes qui n’habitent pas à la même adresse ne peuvent partager un chalet. Même si elles arrivent ensemble sur place, dans la même voiture…

24 heures entre les clients

Président de la Fédération des pourvoiries du Québec, Bruno Caron a bien l’intention de respecter à la lettre les directives de la santé publique. Mais il est un peu dubitatif en évoquant certaines règles.

Nous sommes en plein bois, les chalets ne peuvent être loués qu’à une seule famille à la fois, qui n’est en contact avec personne d’autre. « Mais on doit quand même installer dans toutes les salles de bain des affiches expliquant comment se laver les mains », donne-t-il comme exemple.

Autre contrainte : les pêcheurs doivent limiter le nombre de lacs où ils iront lancer leurs lignes. Parce que chaque chaloupe ayant été utilisée doit ensuite être désinfectée.

Mais ce qui dérange le plus les propriétaires de pourvoirie, c’est l’obligation d’attendre 24 heures avant de relouer à un nouveau groupe un chalet ayant plus de cinq places… même s’il n’est occupé que par deux personnes.

« Ça signifie qu’on perd une journée de revenus », déplore Katerine Le Cavalier, copropriétaire avec son conjoint de la pourvoirie Waban-Aki.

PHOTO ISABELLE DUCAS, LA PRESSE

Propriétaires de la pourvoirie Waban-Aki, Katerine LeCavalier et Bruno Caron, qui est aussi président de la Fédération des pourvoiries du Québec, espèrent que les familles québécoises auront envie de nature, de chasse et de pêche pour leurs vacances.

Les musées peuvent accueillir 100 personnes, qui viennent toutes de différents endroits, mais pour nous, c’est impossible de louer un chalet à trois familles, même si elles passent une semaine ensemble et que le voisin est à 20 kilomètres.

Bruno Caron, copropriétaire de la pourvoirie Waban-Aki et président de la Fédération des pourvoiries du Québec

Miser sur les familles

Puisqu’ils ont perdu toute leur clientèle des États-Unis et d’Europe – la chasse à l’ours attire particulièrement les Européens, semble-t-il – les pourvoyeurs souhaitent tout de même attirer les familles chez eux au cours de l’été.

La pourvoirie Waban-Aki, où les trois enfants des propriétaires mettent la main à la pâte, offre par exemple de l’équitation, des sentiers de randonnée pédestre et de la planche à pagaie, pour attirer une clientèle plus large que les amateurs de chasse et de pêche.

Mais certaines pourvoiries, surtout celles qui misaient sur une clientèle étrangère, risquent d’avoir du mal à se relever de la crise. Quand une réservation est annulée, les pourvoyeurs doivent rembourser le montant du dépôt, puisque certains clients ne reviendront jamais. Et ça fait mal.

Il y a des propriétaires qui m’appellent en pleurant, parce qu’ils ne savent pas comment ils vont s’en sortir.

Bruno Caron

Les vacanciers québécois permettront-ils à certains pourvoyeurs de sauver leur saison ? Quand la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, a annoncé la réouverture des campings, des pourvoiries et d’autres hébergements touristiques, elle n’a tout de même pas encouragé la population à voyager d’une région à l’autre pour les vacances. En théorie, les déplacements entre les régions ne sont toujours pas recommandés, mais ils ne sont pas interdits non plus. Comment les vacanciers interpréteront-ils ce flou ?

Vacanciers bienvenus

Bien des gens se souviennent peut-être des barrages routiers établis pour limiter l’accès à certains secteurs de la province. Comme à La Tuque, par exemple, agglomération de 15 000 habitants qui n’a eu officiellement aucun cas de COVID-19. Pendant plusieurs semaines, les autorités contrôlaient l’accès à la ville sur la route 155, et demandaient aux visiteurs d’éviter de s’y rendre, sauf en cas d’extrême nécessité.

Maintenant, les barrages sont levés et les vacanciers sont les bienvenus, assure le maire de La Tuque, Pierre-David Tremblay.

La Tuque, c’est un territoire 26 fois plus grand que l’île de Montréal, où sont disséminés 17 000 lacs, 65 pourvoiries et 4500 chalets, énumère M. Tremblay avec fierté. Amplement de quoi satisfaire les amateurs de plein air.

Au début de la pandémie de COVID-19, la ville craignait que les habitants d’autres régions propagent le virus dans la population locale. « Je crois que tout le monde a compris qu’on voulait se protéger, et les gens ont été très respectueux », dit-il.

Mais au cours des dernières semaines, poursuit le maire, les mesures de distanciation physique sont entrées dans les mœurs, et bien des Montréalais ont pris l’habitude de porter un masque en public et dans les commerces, ce qui réduit les risques de contagion.

« On a le plus grand terrain de jeu au Québec, lance Pierre-David Tremblay. On comprend que les gens de Montréal ont envie de venir chez nous. »