L’Université Johns Hopkins met quotidiennement les chiffres à jour, et les médias marquent le pas en soulignant l’atteinte de plateaux symboliques quant au nombre de cas d’infections et de morts officiellement confirmés à l’échelle planétaire dans le cadre de la pandémie de COVID-19.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le portrait mondial réel de la propagation du nouveau coronavirus et de son incidence demeure cependant difficile à établir en raison de l’incertitude entourant les données soumises par les différents pays, préviennent les spécialistes consultés par La Presse.

« C’est certain que les chiffres sous-estiment considérablement la situation, mais il est difficile de dire à quel point. Il y a tellement de variables qui entrent en ligne de compte », relève le Dr Gaston De Serres, médecin épidémiologiste rattaché à l’Institut national de santé publique du Québec.

Les fluctuations considérables, d’un pays à l’autre, du taux de mortalité obtenu en divisant le nombre de morts officiel par le nombre de cas d’infections confirmés donnent une indication évidente de l’imprécision de l’exercice de comptabilisation planétaire en cours.

À la fin de la semaine, il se situait entre 1 % et 15 % pour les 15 pays comptant, en chiffres absolus, le plus grand nombre de cas officiels d’infection.

Le Dr De Serres rappelle que le nombre de cas détectés est largement conditionnée par la capacité de dépistage ainsi que par les critères retenus pour faire subir des tests par les autorités sanitaires.

La Dre Catherine Hankins, chercheuse de l’Université McGill, qui fait partie d’un groupe de travail canadien sur l’immunité face à la COVID-19, note que le ciblage prioritaire de populations à risque laisse dans l’ombre les cas asymptomatiques, très nombreux avec le nouveau coronavirus, ce qui contribue à la sous-estimation du nombre de cas.

Une étude de l’Université de Montréal a récemment évalué que le nombre réel de cas d’infections au Québec à la fin d’avril était potentiellement 12 fois plus important que le résultat officiel.

L’un de ses auteurs, Raphaël Godefroy, professeur spécialisé en économie de la santé, relève que l’écart a probablement diminué depuis en raison de l’intensification des tests dans la province, mais demeure considérable.

La Dre Hankins note que la tenue d’études sérologiques au Canada permettra d’avoir une indication plus précise de la situation que les chiffres officiels actuellement fournis. Des résultats pour le Québec découlant d’une étude d’Héma-Québec sont attendus cet été.

Des projections périlleuses

La complexité des facteurs en jeu dans la propagation du coronavirus rend cependant périlleuse toute projection planétaire basée sur les résultats qui seront observés ici et ailleurs, dit-elle.

Le nombre de cas d’infections réels par pays dépend notamment du profil démographique de la population considérée, de la qualité des infrastructures sanitaires ainsi que des stratégies mises en place pour contenir le nouveau coronavirus.

Le Dr De Serres relève que le nombre de morts officiellement imputées à la COVID-19 est tributaire du système de surveillance et de tests mis en place ainsi que des méthodes de comptabilisation et peut également être largement sous-estimé pour un État donné.

Dans certains pays, des personnes infectées meurent sans avoir été testées et ne sont pas recensées [dans les statistiques].

Le Dr Gaston De Serres

L’étude de la surmortalité – qui permet de comparer le nombre total de morts observées pour une période donnée à celui des années antérieures – peut permettre d’apprécier la qualité des chiffres officiels avancés par les différents pays, relève le spécialiste.

PHOTO DMITRI LOVETSKY, ASSOCIATED PRESS

En Russie, les autorités ont dû réviser leurs chiffres après qu’il eut été révélé que la surmortalité dans la capitale était largement supérieure au nombre de morts officiellement imputées au nouveau coronavirus.

Au Québec, les données fournies à ce jour suggèrent que le nombre de morts imputées à la COVID-19 reflète sensiblement la réalité. Ce n’est pas le cas en Russie, où les autorités ont dû réviser leurs chiffres après qu’il eut été révélé que la surmortalité dans la capitale était largement supérieure au nombre de morts officiellement imputées au nouveau coronavirus.

Les leçons de 2009

À la suite de la pandémie de H1N1 de 2009, la revue The Lancet a publié une étude suggérant que 285 000 personnes avaient été tuées à l’échelle de la planète, alors que le nombre de morts confirmées en laboratoire était de 18 000.

Le nombre de cas d’infection recensés était alors une fraction infime du nombre réel, notamment au Canada, où l’on estimait qu’entre 30 % et 40 % de la population avait en fait été contaminée, relève le Dr De Serres.

Un portrait plus précis de l’étendue planétaire de la pandémie de COVID-19 émergera sans doute aussi avec le temps, mais ce type d’exercice reste « très, très difficile » à l’heure actuelle, conclut le spécialiste.