Lorsque le premier ministre Legault a annoncé la semaine dernière que son gouvernement allait trouver une façon de dire « merci » aux demandeurs d’asile qui travaillent d’arrache-pied durant la pandémie pour prendre soin des personnes âgées, nombreux sont ceux qui ont eu un sursaut d’espoir.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Peut-être n’avaient-ils pas fait tous ces sacrifices en vain. Peut-être auraient-ils droit à une forme de reconnaissance qui adoucirait l’avenir de leurs enfants. Peut-être arriveraient-ils enfin à passer de la survie à la vie.

Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut, a été inondé d’appels à l’aide. « Juste pour vous donner une idée : j’ai 385 messages textes, 1300 messages WhatsApp, 75 messages Messenger. Sans compter les courriels et les appels… »

Frantz, que dois-je faire ? lui demandent-ils. Où dois-je postuler ? Comment vais-je m’en sortir ?

Et puis, mardi, huit jours après la promesse, le merci a pris une forme un peu étrange : les demandeurs d’asile seront exclus du programme de formation mis sur pied pour recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires, a annoncé le gouvernement Legault.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut

Frantz André était aux côtés de la veuve de Marcelin François, ce demandeur d’asile haïtien, lui-même préposé aux bénéficiaires mort de la COVID-19, lorsqu’il a appris la nouvelle, mardi. Il était atterré.

Vingt-quatre heures plus tard, il ne décolère pas devant l’injustice et le manque de sensibilité à l’égard des demandeurs d’asile que trahit cette décision.

Un jour, on leur dit qu’ils sont des anges gardiens. Le lendemain, on leur dit sans le dire qu’ils sont finalement des anges gardiens au rabais…

« On accule les gens au mur en leur disant : “Non, vous n’êtes pas suffisamment anges gardiens pour pouvoir être acceptés.” Ça, ce n’est pas correct. En arrière de l’ange gardien, il y a un humain. Mais c’est comme si on leur disait : quand vous mourrez, c’est là que vous devenez anges gardiens. »

La députée libérale Paule Robitaille a bien résumé la nature de cette injustice sur son fil Twitter : « Ils auront pris soin de nos aînés au plus fort de la pandémie à leurs risques et périls, avec dévouement. Le gouvernement de la CAQ les laisse en plan. Ils continueront leur boulot via des agences, gagnant la moitié du salaire de nos futurs préposés. »

Amer, Frantz André va plus loin encore. « On a finalement des esclaves modernes. Ces gens-là ont déjà une expertise. Ils ont déjà une expérience. Ils ont déjà mis leur vie à risque. Ils sont en train de sauver nos parents. Et on leur dit : “Vous savez quoi ? Bien que vous ayez plus d’expérience que ceux qu’on va engager, vous allez devoir rester où vous êtes.” »

Rester où ils sont, dans trop de cas, cela veut dire travailler dans des conditions minables, au bon gré d’agences de placement qui en profitent, à un salaire tout aussi minable. 

Cela veut dire accomplir pour 15 $ l’heure le même travail que les futurs préposés n’ayant pas leur expérience feront pour 21 $ l’heure durant leur formation de trois mois (en milieu de travail et en classe) et 26 $ l’heure par la suite.

Rester où ils sont, c’est aussi continuer à être ballottés d’un endroit à l’autre, ce qui, on le sait, a déjà favorisé la propagation de la COVID-19.

Frantz André ne sait plus quoi dire aux gens qui l’appellent. « Je n’ose même plus répondre parce que je suis extrêmement déçu. J’ai dû enlever l’annonce du programme sur ma page Facebook. »

Le taux de détresse chez les demandeurs d’asile haïtiens est alarmant, constate-t-il. « Je vois des gens suicidaires. » Des familles qui ont épuisé tous leurs recours, incapables de rembourser la somme empruntée en Haïti afin d’arriver à déposer leurs espoirs au Canada. 

Un homme m’a dit : Frantz, je préfère me couper les veines plutôt que de retourner en Haïti. Parce que de toute manière, si je retourne, je suis mort…

Frantz André, porte-parole du Comité d’action des personnes sans statut

L’étude « au cas par cas » des dossiers des demandeurs d’asile qui travaillent en CHSLD que François Legault a confiée, le 25 mai, au ministre Simon Jolin-Barrette est encore au stade « embryonnaire », me dit son attaché de presse.

Officiellement, le mandat est clair : on veut trouver une façon de se montrer reconnaissant à l’endroit de gens qui ont fait un sacrifice important en temps de pandémie, dit-on. On veut voir s’il est possible de les accepter comme immigrants.

Concrètement, les moyens d’y arriver demeurent flous, Québec et Ottawa se renvoyant la balle, tout en promettant de bien faire les choses.

De quels « cas » parle-t-on au juste ? Qui pourra aspirer au statut d’immigrant ? Va-t-on considérer les dossiers de tous les travailleurs essentiels, y compris ceux qui sont recrutés par des agences, ou seulement ceux à l’emploi des CHSLD ? Si on veut remercier les demandeurs d’asile qui travaillent déjà en CHSLD, pourquoi ne pas privilégier leur candidature dans le programme visant à recruter 10 000 nouveaux préposés à un salaire avantageux ? Mystère et boule de gomme.

Jeudi dernier, le ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette, en annonçant un projet pilote visant à recruter 550 préposés aux bénéficiaires étrangers, a dit : « Depuis des années, le Québec est confronté à un problème […] de main-d’œuvre dans cette profession, et ce, dans toutes les régions du Québec. L’immigration doit faire sa part pour répondre à ce défi. »

Le paradoxe est frappant. D’un côté, un ministre qui estime que l’immigration ne fait pas suffisamment « sa part ». De l’autre, des migrants qui la font largement en temps de pandémie et à qui on sert une gifle en guise de « merci ». Cherchez l’erreur.