Aux prises avec une importante éclosion de COVID-19, la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne, qui héberge 140 religieuses et 20 aînées laïques en lourde perte d’autonomie, travaille d’arrache-pied pour limiter le nombre de victimes. Considéré comme une résidence privée au statut particulier, l’établissement dit toutefois recevoir très peu d’aide et craint le pire.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« On est des oubliées. On a besoin de bras », affirme la directrice des soins infirmiers par intérim de la maison mère de Lachine, Chantal Lemay.

« L’aide existe. Mais nous, on n’existe pas aux yeux du gouvernement », dénonce la Dre Anika Lefebvre, médecin de famille qui veille sur les occupantes de l’établissement depuis trois ans et demi.

Sur les 160 résidantes de la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne, une centaine sont en lourde perte d’autonomie et ont en moyenne plus de 85 ans. « C’est une clientèle de CHSLD », affirme Mme Lemay. « On n’a juste pas le nom de CHSLD », ajoute la Dre Lefebvre.

En plus des religieuses, 20 femmes âgées et laïques en lourde perte d’autonomie habitent l’établissement et y reçoivent des soins. Elles sont intégrées à même les religieuses, partout dans l’établissement.

La maison mère des Sœurs de Sainte-Anne se retrouve ainsi dans une situation unique, selon Mme Lemay : « Aux yeux du réseau, on est considérées comme une résidence privée pour aînés qui héberge seulement 20 résidantes. L’aide qu’on nous envoie est en fonction de ça, dit-elle. Ce n’est pas assez. Avec la COVID, on réalise qu’on est dans une case unique. […] De par notre statut, on est laissées pour compte. »

« Ils ne veulent pas entendre parler de nos autres résidantes. On perd nos énergies à essayer de débattre notre point », affirme la Dre Lefebvre, qui travaille sept jours sur sept à la maison mère de Lachine afin de répondre à toutes les demandes. En temps normal, l’omnipraticienne y passe une journée par semaine.

« C’est dur. Il manque de personnel. Elles ne reçoivent pas d’aide du CIUSSS. Elles se font dire qu’il y a des cas pires qu’elles. Mais qu’est-ce qu’il faut attendre ? », demande Guylaine Migneault, conseillère syndicale au Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ).

Premier cas guéri

Le premier cas de COVID-19 a été décelé le 21 avril à la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne, dans l’unité accueillant des personnes en perte cognitive. La première patiente touchée est aujourd’hui guérie. Mais six résidantes sont mortes depuis. L’établissement compte aujourd’hui 20 cas actifs de COVID-19.

Selon les données publiées quotidiennement par le gouvernement, ces 20 cas actifs représentent 83 % du nombre total de résidantes et font de la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne la résidence privée pour aînés la plus touchée dans la province. Mais Mme Lemay ne comprend comment Québec arrive à ce calcul – elle évalue le taux de résidantes infectées à environ 15 %.

La situation est tout de même critique. L’accès au matériel de protection n’est pas simple. « On reçoit toujours des quantités en dessous de ce qu’on demande », dit Mme Lemay.

« C’est indécent de ne pas les aider »

L’établissement demande depuis des jours que tous les employés soient testés sur place. Sans succès. « On ne sait pas pourquoi. Ce genre de dépistage, ça se fait ailleurs », affirme Mme Migneault.

En tout, 12 employés ont contracté la maladie à la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne. D’autres ne peuvent venir travailler ou ont déserté. Voyant la situation précaire dans laquelle est plongé l’établissement, le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal a envoyé des employés samedi, selon Mme Lemay. « Mais on manque quand même de monde. Tout tient par un fil. Ça peut craquer. »

La Dre Lefebvre est d’autant plus inquiète que Québec a annoncé lundi que l’aide apportée aux résidences privées pour aînés serait retirée dès le 15 juin. « Le peu d’aide qu’on a reçue, tout de même vitale, nous sera retirée », s’inquiète-t-elle. La Dre Lefebvre ne comprend pas que l’on refuse d’aider plus énergiquement la congrégation religieuse. 

Si on n’était pas en train de se démener, on devrait transférer énormément de nos résidantes à l’hôpital. C’est ça, la solution ?

La Dre Anika Lefebvre, médecin de famille qui veille sur les occupantes de l’établissement

Mme Lemay souligne que les Sœurs de Sainte-Anne, fondatrices du Collège du même nom à Lachine, ont « bâti le Québec ». « Plusieurs étaient enseignantes. Ces femmes sont aujourd’hui isolées. Elles n’ont pas de famille. On ne sait plus où se tourner pour avoir des ressources. On ne peut pas les laisser seules », dit-elle.

« Avec le passé de ces femmes-là, c’est indécent de ne pas les aider », tranche la Dre Lefebvre.

Le CIUSSS assure être présent

Le cas de la maison mère de Lachine n’est pas unique. À la fin d’avril, d’autres congrégations religieuses se plaignaient elles aussi d’être laissées à elles-mêmes durant cette pandémie.

Le CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, de qui relève la maison mère des Sœurs de Sainte-Anne, n’a pas été en mesure de répondre à nos questions lundi. Mais dans une réponse acheminée la semaine dernière, l’établissement a dit offrir « du soutien en termes de ressources cliniques, humaines et matérielles ». « Des visites de nos équipes ont été effectuées au cours des dernières semaines et ont notamment permis d’évaluer l’état de santé des résidants sur place et de s’assurer que les mesures de prévention et de contrôle des infections étaient appliquées afin de limiter la propagation du virus ».

Le CIUSSS a dit être « sensible à la demande de la résidence privée de tester l’ensemble de son personnel », mais dit devoir tester deux groupes prioritaires, soit les personnes aînées hébergées dans plus de 70 installations du territoire et les employés des CHSLD publics, privés et privés conventionnés.