Il y a des gens qui n’ont pas eu besoin d’une enquête publique pour savoir ce qui a dérapé dans les CHSLD. Pour eux, l’affaire est entendue : les coupables, ce sont tous ces Québécois qui parquent leurs vieux dans ces affreux mouroirs, trop heureux de s’en débarrasser à jamais.

ISABELLE HACHEY ISABELLE HACHEY
La Presse

Pour étayer leur thèse, ils brandissent une statistique effarante.

Ainsi, l’animateur Joël Le Bigot, sur les ondes de Radio-Canada : « 90 % des Québécois ne vont jamais, une seule fois, voir leurs personnes âgées. […] Alors, ne cherchez pas la faute. » Si le gouvernement ne fait rien pour améliorer le sort des résidants en CHSLD, c’est parce que « personne chiale, puisque vous êtes si contents de les sacrer là et de sacrer le camp en Floride ».

La chroniqueuse Denise Bombardier, dans les pages du Journal de Montréal : « 90 %. Ce pourcentage permet de comprendre un comportement québécois qui ne se retrouve nulle part ailleurs. 90 % des familles qui ont un parent en CHSLD ne mettent habituellement pas les pieds dans ces mouroirs. »

La ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais, en point de presse : « Vous le savez, en CHSLD, c’est 10 % des familles qui visitent les personnes âgées. » Elle l’a répété le lendemain, à la télé. Elle le disait déjà quand elle a été nommée ministre, à l’automne 2018.

Mais d’où vient cette statistique ?

Mystère et boule de gomme.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’attachée de presse de la ministre Blais m’a dirigée vers le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui m’a dirigée vers le Regroupement des aidants naturels du Québec… qui n’en a pas la moindre idée. « Effectivement, nous avons cherché pour trouver l’origine de cette statistique et nous n’avons pas trouvé la source », m’a écrit leur porte-parole.

J’ai relancé l’attachée de presse de la ministre Blais. Cette fois, elle m’a adressée à Philippe Voyer, de la faculté des sciences infirmières de l’Université Laval.

Les recherches de cet expert en soins gériatriques, qui datent de 2005, montrent que 36 % des résidants en CHSLD reçoivent plus de 16 heures de visites par mois, alors que 32 % en reçoivent entre 4 et 15 heures. Et 32 % des résidants reçoivent entre 0 et 3 heures de visites mensuelles.

« Bref, il est évident que plus de 10 % des résidants reçoivent de la visite », m’a écrit M. Voyer.

Ah, bon. Merci, prof.

Vous entendez ce bruit ? C’est celui de la balloune politico-médiatique qui se dégonfle.

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Une autre statistique circule pour « prouver » l’ingratitude des Québécois envers leurs vieux parents : il y aurait trois fois plus d’aînés « parqués » dans des foyers au Québec qu’ailleurs au pays. Comme si les Québécois formaient une société distinctement… égoïste.

Là encore, c’est faux. Mon collègue Francis Vailles en a fait une démonstration éloquente, samedi.

Oui, une étude de la Société canadienne d’hypothèques et de logement montre bien que 18,4 % des Québécois âgés de plus de 75 ans vivent en résidence privée pour aînés, contre 6,1 % ailleurs au Canada.

Mais cette étude ne parle même pas des CHSLD de la province. Elle traite plutôt de Québécois parfaitement autonomes, qui ont profité d’un crédit d’impôt provincial pour s’installer en résidence privée.

Parce que oui, c’est plus simple — et moins cher — que de s’occuper d’une maison devenue trop grande, puisque vidée de ses enfants depuis longtemps.

« Les gens confondent beaucoup CHSLD et résidences privées, constate le gériatre David Lussier. On ne va pas dans un CHSLD par choix. » On y va parce qu’on demande des soins tels qu’on ne peut plus rester à la maison.

Alors, supplie le Dr Lussier, arrêtons de culpabiliser les gens qui placent leurs proches en CHSLD. Arrêtons de leur faire porter le poids de leur décision ; ce n’en était pas une.

Surtout, arrêtons de charrier : les Québécois ne se précipitent pas en masse pour se débarrasser de leurs vieux dans d’abominables mouroirs.

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« C’est beau, ce qui peut se passer en CHSLD », a dit François Legault, jeudi, dans l’espoir de convaincre 10 000 Québécois de s’enrôler comme préposés aux bénéficiaires.

Avec les histoires d’horreur qu’on entend depuis des années, on pourrait croire que le premier ministre est tombé sur la tête — ou qu’il nous prend pour des imbéciles.

Pourtant, c’est vrai. Il y a de la beauté dans les CHSLD du Québec. Ça peut être une simple débarbouillette d’eau fraîche sur le front, comme l’a dit François Legault. Ça peut être un sourire, une conversation.

« Oui, c’est valorisant », assure Jean Bottari, préposé aux bénéficiaires depuis plus de 30 ans. 

On oublie que ce sont des êtres humains qui prennent soin d’autres êtres humains. Hier, une préposée a acheté des cornets pour tout le monde. Ce sont des petits riens, parfois.

Jean Bottari

Des petits riens qui font toute la différence.

On ne peut pas accuser Jean Bottari de mettre des lunettes roses. Pendant des années, il a dénoncé tout ce qui ne va pas dans les CHSLD. Des « patates en poudre » à la pénurie de personnel, en passant par les bains trop rares.

« C’est valorisant d’être auprès de ces gens. Ils ont tellement à nous apprendre. Le problème, c’est qu’on n’a pas le temps de les écouter… »

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Jean Bottari réclame une enquête publique. Il veut savoir pourquoi plus de 2000 résidants de CHSLD — y compris sa propre mère, Argentina, emportée le 6 mai par la COVID-19 — sont morts.

Et n’allez pas lui dire que, coronavirus ou pas, tous ces résidants, lourdement hypothéqués, seraient morts de toute façon. « Ma mère avait la maladie d’Alzheimer, mais autrement, elle était en pleine forme. »

Elle aurait pu vivre encore.

Elle ne serait pas morte seule, sans personne pour lui tenir la main.

Cette tragédie, qui s’est répétée tant de fois dans les CHSLD, c’est d’abord la pandémie qui en est la cause. Les failles du système, aussi, qui n’a pas su mieux protéger ces milliers d’aînés vulnérables.

Mais pas le soi-disant égoïsme des Québécois.