Former 10 000 futurs préposés aux bénéficiaires en trois mois ne sera pas chose simple. D’abord, il faut les trouver. Il y aura des volontaires, comme l’agent de bord Roberto Garca. Mais il faudra aussi adapter la formation professionnelle, qui dure normalement neuf mois. Un défi qui laisse une enseignante au DEP dubitative.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« Ma conjointe me disait que j’allais apprécier plus la vie. Elle avait raison. Je suis devenu une autre personne. Je veux donner, donner, et il n’y a pas de limite. Je suis fatigué, je suis brûlé quand j’arrive le soir, mais ça passe vite, ça s’oublie, parce que c’est tellement gratifiant. »

Roberto Garca a hésité avant de s’inscrire à Je contribue ! pour donner un coup de main en CHSLD comme aide de service. Le directeur de vol chez Air Canada est habitué à être au service des gens. Mais entre veiller au confort de voyageurs et changer des couches ou donner des bains, on ne parle pas du même genre de services. Il a tout de même foncé, et trois semaines plus tard, il se sent heureux dans ses fonctions au point de ne plus vouloir quitter la résidence Le Renoir, à Laval.

« Si jamais je suis mis à pied chez Air Canada — ce qui risque d’arriver —, oui, je veux rester, dit M. Garcia. L’infirmière en chef veut me garder à temps plein. Si je suis mis à pied longtemps, j’aimerais suivre le cours. J’ai découvert ma vocation. »

Je vois la vie d’une autre façon. Et si je retourne chez Air Canada, je veux garder un pied dans la place, une ou deux journées par semaine.

Roberto Garca, agent de bord et aide-préposé aux bénéficiaires pour la COVID-19

M. Garca salue l’intention du gouvernement de recruter 10 000 préposés aux bénéficiaires, en payant la formation et en augmentant les salaires, et espère que « du bon monde, qui le fera pour les bonnes raisons », répondra à l’appel.

« Dans le domaine, il y en a beaucoup qui n’ont pas rapport là. Ils ne l’ont pas pantoute. Ils ne donnent pas leur 100 %. […] Et les aides qui viennent, la majorité “toffent” trois ou quatre jours. Ce n’est pas fait pour tout le monde. C’est vraiment une vocation », observe-t-il.

« Sur quoi on va couper ? »

Infirmière de 20 ans d’expérience, Nadia Lambert donne depuis neuf ans le cours « Situations à risques » aux futurs préposés aux bénéficiaires qui étudient au Centre de formation Compétences 2000, à Laval. Le programme s’échelonne sur 870 heures. Elle a appris la mise en place d’une formation accélérée de trois mois en même temps que tout le monde, lors du point de presse des autorités gouvernementales, mercredi.

« Je vois mal comment préparer mes élèves à aller travailler en milieu COVID en trois mois, dit-elle. Ce cours-là dure habituellement 870 heures, sur environ 9 mois. Je me demande sur quoi on va couper. » 

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Je comprends que le besoin est criant, je comprends très bien. Mais d’un autre côté, ce personnel-là va être là pour longtemps après.

Nadia Lambert, enseignante au DEP Assistance à la personne en établissement et à domicile

Elle donne l’exemple du cours « Prodiguer des soins d’assistance liés aux activités de la vie quotidienne » (PDSB), qui à lui seul occupe 120 heures du programme.

« Les cours qu’on donne ne sont pas moins importants parce qu’on est en pandémie, la prévention des infections, le RCR, établir une relation aidante, etc. Tous les autres cours sont tout autant importants. J’ai vu en unité COVID des aides de service déplacer de patients sans aucune formation PDSB. Les risques de blessures sont grands », témoigne celle qui a aussi offert son aide sur le terrain, au détriment de sa propre santé.

Elle craint aussi que cette offre alléchante d’offrir une formation raccourcie, payée et un salaire bonifié ait un effet pervers sur le reste du réseau de la santé.

« On leur donne la possibilité de suivre un cours en étant payés 21 $ l’heure, ils vont sortir de là avec 26 $ l’heure et ils vont travailler avec des infirmières auxiliaires qui sont à peine payées 22 $ l’heure, soulève Mme Lambert. Je suis super contente qu’on augmente les préposés, ils le méritent, mais qu’est-ce qui va arriver avec les autres ? Les infirmières auxiliaires, présentement, elles se disent qu’elles vont aller la faire, la formation ! »

Le gouvernement devrait annoncer d’ici les prochains jours la quarantaine de centres de formation professionnelle qui vont accepter des demandes. Mme Lambert saura à ce moment si elle devra revoir l’ensemble de son plan de cours et le réduire des deux tiers pour cette cohorte spéciale qui commencera à la mi-juin.