« Un nouvel espoir contre l’épidémie. » « L’immunité croisée pourrait-elle nous immuniser ? » « La piste à prendre pour sortir de l’épidémie. »

MATHIEU PERREAULT MATHIEU PERREAULT
La Presse

Depuis quelques jours, les médias français rivalisent d’imagination pour décrire les promesses de l’« immunité croisée ». Tout est parti vendredi d’une dépêche de l’Agence France-Presse (AFP) sur deux récentes études dans les revues Nature et Cell se penchant sur la réponse immunitaire à quatre autres coronavirus, responsables des rhumes. L’AFP citait un médecin de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, qui observait une mystérieuse décroissance de la propagation du SARS-CoV-2, responsable de la COVID-19.

Se pourrait-il, se demandent plusieurs scientifiques, que la mémoire immunitaire générée par ces coronavirus bénins aide à combattre le SARS-CoV-2 ?

« Tout à fait », répond en entrevue Gary Kobinger, infectiologue à l’Université Laval. Cette hypothèse a aussi été abordée vendredi dernier lors d’une visioconférence de la Fédération des médecins spécialistes du Québec réunissant 2000 médecins et infirmières. Heidi Stensmyren, présidente de l’Association médicale suédoise, a noté que la propagation du SARS-CoV-2 diminuait à Stockholm, même si seulement 7 % des citoyens ont des anticorps, selon une analyse épidémiologique sérologique (sanguine). « Il pourrait y avoir un autre mécanisme d’immunité », a avancé la Dre Stensmyren.

Grosso modo, l’hypothèse serait que chez certaines personnes, les quatre coronavirus responsables des rhumes bénins généreraient une mémoire immunitaire qui aiderait à combattre le SARS-CoV-2. 

Cette « immunité croisée » serait tellement efficace qu’elle parviendrait à éviter la COVID-19 en générant peu ou pas d’anticorps.

Ce qui expliquerait pourquoi les analyses sérologiques populationnelles concluent qu’une très faible – beaucoup plus faible que prévu – partie de la population a déjà été infectée, et donc qu’on est très loin de l’immunité de groupe.

Mais attention, l’immunité croisée pourrait être un couteau à double tranchant. « Ça peut être positif et négatif, tout dépendant, explique le Dr Kobinger. C’est ça qui est difficile. »

La deuxième itération de l’hypothèse de l’immunité croisée va comme suit : chez certains patients, la mémoire immunitaire liée aux coronavirus du rhume génère une réaction inefficace contre le SARS-CoV-2, mais qui s’emballe et devient contre-productive. S’ensuit un genre de réaction auto-immunitaire appelée « tempête cytokinique », du nom de soldats du système immunitaire qui se trouvent à attaquer le corps humain.

L’avis d’un expert

Alain Lamarre, expert en immunologie et en virologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), a commenté pour La Presse l’une des deux études à l’origine de cet engouement médiatico-scientifique, publiée dans la revue Cell par des chercheurs californiens.

« Ils ont regardé du sang prélevé en 2015 et vu que chez la moitié des individus, il y avait une réactivité au SARS-CoV-2 du côté de cellules des lymphocytes T [une portion du système immunitaire se développant dans le thymus], appelées CD4, et dans une moindre mesure dans les cellules CD8 des lymphocytes T. Du côté des anticorps, par contre, ils n’ont rien vu. Ce n’est pas surprenant, parce qu’il n’y a pas beaucoup d’homologie entre les coronavirus du rhume et le SARS-CoV-2 pour ce qui est des protéines de surface qui forment la principale cible des anticorps. »

Peut-on avoir une réaction immunitaire sans anticorps ? « Oui, la réponse CD8 détruit les cellules infectées par un virus, dit le Dr Lamarre. Les cellules infectées expriment à leur surface des peptides que les cellules T CD8 sont capables de reconnaître. Mais pour ce qui est de la COVID-19, il manque vraiment de données pour valider tout ça. »

Est-il possible que l’immunité croisée soit responsable de la surréaction du système immunitaire qui est souvent la cause des morts attribuables à la COVID-19 ? Une hypothèse similaire, appelée « renforcement par anticorps » (antibody-dependent enhancement), a été soulevée pour le SRAS, un coronavirus cousin du SARS-CoV-2 qui a inquiété la planète en 2003. « Mais ça avait été démontré chez le primate, pas chez l’humain, dit le Dr Lamarre. Et les données de Cell ne montrent pas de lien avec le coronavirus du rhume à ce niveau. Mais il est encore très tôt, on ne peut rien exclure. »

En chiffres

200 : nombre de virus responsables des rhumes

26 % des rhumes sont causés par quatre coronavirus.

de 4 à 6 : nombre de rhumes dont souffre chaque année un adulte

Sources : British Medical Journal, CFP