(Québec) Il y a un manque de personnel et d’équipements de protection, un contrôle déficient des éclosions et des problèmes de gestion dans des CHSLD du Québec, dénonce l’armée dans un rapport transmis au gouvernement Legault et rendu public mercredi.

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Ce rapport n’est pas aussi accablant que celui produit par les Forces armées canadiennes au sujet de l’Ontario, où elles ont constaté des conditions « horribles » dans cinq centres de soins pour personnes âgées de la province.

Dans le rapport sur le Québec, l’armée fait état de ses observations dans une vingtaine de CHSLD où ses soldats ont été appelés en renfort pour faire face à la crise de la COVID-19.

« Il est à noter que plusieurs de nos membres ont été témoins et vécu des situations exceptionnellement difficiles dans les CHSLD », peut-on lire. « Selon nos observations, le besoin criant des CHSLD est au niveau du personnel avec formation médicale. »

Dans à peu près tous les CHSLD visités, l’armée a constaté un manque de personnel à son arrivée notamment en raison d’un haut taux d’absentéisme. Le manque de préposés aux bénéficiaires « avait une incidence directe sur l’hygiène des résidants », précise le rapport à plusieurs endroits.

Dans certains CHSLD, la quantité d’équipements de protection est toujours insuffisante. Il y a également des lacunes dans la prévention et le contrôle des éclosions de COVID-19. La gestion de certains centres est également déficiente, toujours selon l’armée.

« Les défis de taille se retrouvent principalement au niveau de la surveillance des zones, l’utilisation de l’équipement de protection individuelle (ÉPI) et la dotation en personnel», résume le rapport.

Voici des exemples de constats dans quelques CHSLD :

CHSLD de la Rive

« Selon nos observations à notre arrivée et depuis, le taux de propagation de la COVID-19 parmi les résidants est en hausse. À notre arrivée, le centre comptait approximativement 82 % de résidants infectés. Ce pourcentage se situe présentement aux alentours de 83 % selon nos estimations. La hausse semble due à la circulation des résidants entre les zones sans protection adéquate. »

« Avant notre arrivée, il semble qu’il y avait un manque de personnel et un haut taux d’absentéisme général. Maintenant, nous observons que le manque de personnel est toujours présent puisqu’il y a eu de nombreuses démissions sans nouvelles embauches. »

« Le défi observé auquel fait face ce CHSLD est essentiellement centré sur sa capacité à engager du nouveau personnel. Il a été remarqué que la plupart des gens qui travaillent au centre sont des bénévoles avec peu ou pas d’expérience en CHSLD. La direction du centre est pleinement consciente de l’importance du recrutement et met les efforts adéquats pour pallier ce problème. »

CHSLD Vigi Reine-Élizabeth

« Le CHSLD continue d’avoir besoin de notre soutien en raison de leur pénurie de main-d’œuvre régulière (30 % en dessous de l’effectif normal), et des efforts en cours pour réduire le taux de contamination. »

CHSLD Argyle

« L’équipement de protection individuelle (ÉPI) semble être en quantité insuffisante. L’approvisionnement en masque est particulièrement difficile. Les quantités semblent suffire à peine pour équiper tous les employés ».

« Nous évaluons la prévention des infections et la gestion des zones comme étant légèrement insuffisantes. »

CHSLD Denis-Benjamin-Viger

« Le soutien logistique n’est pas toujours disponible dans les zones chaudes. Le matériel ne semble pas être disponible sur les étages et les employés se retrouvent à faire le tour des étages afin de se procurer l’équipement requis. Le point a été soulevé à la direction et le personnel devrait noter des améliorations prochainement. »

Centre d’hébergement Saint-Andrew

« Le centre semble avoir parfois besoin d’un coup de main dans la gestion de l’établissement, par exemple, pour les questions de prévention et de contrôle (d’éclosion). Nous avons observé quelques difficultés quant au passage efficient de l’information entre employés. Il appert que les gestionnaires du centre sont partagés sur plusieurs centres, ce qui rend la tâche de gestion particulièrement difficile en temps de crise. »

Centre d’hébergement Réal-Morel

« La prévention et le contrôle (des éclosions) seraient à améliorer. Le mouvement du personnel médical d’un quart à l’autre fait en sorte de mettre en place des conditions propices à une éclosion. »

Centre de soins Grace Dart

« Présentement, en date du 16 mai 2020 selon les estimations, nous comptons 64 décès, le taux de contamination des résidants est de 40 % et le taux de contamination des employés est aux alentours de 49 % (88/180). Cette augmentation semble due à une mauvaise discipline au niveau du port des ÉPI, du respect des zones et des consignes de sécurité pour le port des ÉPI entre ces zones. »

« Initialement, nous avons évalué que la prévention et le contrôle de la contamination ne respectaient pas les normes établies par le CIUSSS. Le port des ÉPI était, à notre arrivée, une problématique majeure à laquelle nous avons remédié immédiatement par une approche de mentorat auprès de la gestion du CHSLD ainsi que par des briefings de protection/sécurité au début de chaque quart. Des bris de sécurité ont continué à être observés ; nous avons donc instauré des cliniques de formations sur le port des ÉPI pour les employés et les bénévoles. […] Il y a encore quelques employés qui ne respectent pas (les) consignes ».

« Nous avons remarqué au début un manque d’assiduité de la part de certains employés, où plusieurs arrivaient en retard pour leur quart et s’absentaient pendant de longues périodes (30 minutes à deux heures). »

CHSLD Vigi Mont-Royal

« Le niveau du personnel médical semble en baisse selon nos observations. L’augmentation du niveau d’ÉPI requis semble avoir fait fuir plusieurs membres du personnel médical. L’équipe médicale de l’Institut de cardiologie de Montréal (environ 50 personnes) partira le 19 mai de l’établissement. »

« Le nombre de préposés aux bénéficiaires semble être demeuré stable depuis notre arrivée selon nos observations. Quelques nouvelles embauches ont eu lieu, mais l’utilisation d’employés d’agences et de personnel du CIUSSS est encore prévalente. »

« Nous avons remarqué que le système de contrôle des ÉPI n’était pas en place lors de notre arrivée. Lors de la première semaine de soutien, les réserves d’ÉPI disparaissaient (une commande de 20 boîtes de masques chirurgicaux était introuvable). »

« Une livraison de narcotiques semble avoir disparu et l’approvisionnement au sein des unités de soins est difficile. Un manque d’équipement médical est souvent noté lors des changements de quart et les militaires ont dû intervenir à plusieurs reprises pour offrir des solutions afin de permettre au personnel soignant d’effectuer leur travail de manière sécuritaire ».

« Nous avons remarqué que les consignes (sur la prévention des infections) ne sont pas respectées par certains employés civils malgré les rappels constants faits par nos militaires. Nous sommes témoins quotidiennement d’employés ne respectant pas les protocoles mis en place par l’établissement. Le CHSLD a été désinfecté totalement par une entreprise en désinfection industrielle. Un rapport produit le 12 mai indique qu’il n’y a pas d’aérosolisation du virus dans l’établissement. Les mesures de protection ont depuis été diminuées ».

« Le centre semble éprouver certains défis au niveau de la gestion de son personnel et de leur assiduité. Il est rare qu’il n’y ait un jour où une situation ne perturbe pas la routine opérationnelle quotidienne de l’établissement. »

Centre d'hébergement Saint-Laurent

« Nous avons remarqué que certains employés ne respectent pas les mesures en matière d’ÉPI et ne se changent pas entre les chambres chaudes et froides. Nos équipes d’aide aux services apportent le mentorat nécessaire afin d’améliorer la situation. »

« Nous avons remarqué qu’il semble y avoir eu des conflits entre les employés civils réguliers et ceux qui proviennent des autres centres. Ces conflits portaient principalement sur le nombre d’heures de travail, la gestion de l’établissement, l’assiduité des employés et le manque important d’infirmières. Un coordonnateur a menacé d’arrêter de travailler si des infirmières supplémentaires n’étaient pas embauchées. Nous avons remarqué que des employés s’absentaient sans préavis pendant leur quart de travail. »

CHSLD Auclair

« La pandémie semble avoir durement frappé la direction du CHSLD en contaminant une grande partie du personnel. De plus, l’ampleur de la crise a fait en sorte, selon nos observations, que beaucoup de bonnes pratiques ont été abandonnées afin de pallier les problématiques urgentes du moment. La direction ainsi que l’équipe de soins renforcée ont établi un plan d’action avec un échéancier afin de mettre en place des pratiques qui ont fait leurs preuves. »

Québec veut l'armée plus longtemps

Pour le gouvernement Legault, « le rapport démontre clairement que l’arrivée des troupes a permis de stabiliser la qualité des soins et des services offerts aux personnes âgées plus vulnérables, dans la grande majorité des milieux de vie où elles sont présentes ».

« Bien que la situation s’améliore avec le retour au travail du personnel de la santé qui s’était absenté du réseau en raison de la COVID-19, le manque de personnel et d’effectifs demeure un défi important, à plusieurs endroits, et le gouvernement du Québec poursuit ses efforts pour solidifier les équipes sur le terrain », ajoute-t-il par voie de communiqué.

Québec a demandé à Ottawa de prolonger la mission des militaires dans les CHSLD « jusqu’à ce que la situation soit sous contrôle selon des critères établis par le ministère de la Santé et des Services sociaux, lesquels s’inspirent des directives de santé publique ».