Plus de deux mois après le déclenchement de l’épidémie de COVID-19 au Québec, les travailleurs de la santé sont toujours mal protégés contre les infections, jugent certains spécialistes. Ils estiment que les masques N95 et les lunettes de protection fermées devraient remplacer les simples masques chirurgicaux et les visières souvent utilisés actuellement.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

« Par les reportages que je regarde, je vois plein, plein, plein d’erreurs. Soit les travailleurs n’ont pas l’équipement qu’il faut, soit il est mal porté », dit Jacques Lapierre, virologue à la retraite qui a notamment été responsable de former les gens en biosécurité pour le fabricant de vaccins GlaxoSmithKline.

Geneviève Marchand, microbiologiste, biochimiste et chercheuse en prévention des risques chimiques, biologiques, mécaniques et physiques à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST), arrive au même constat.

« Personnellement, j’estime que non », dit-elle lorsqu’on lui demande si les travailleurs de la santé sont bien protégés au Québec. Rappelons qu’environ 5000 travailleurs de la santé sont infectés par la COVID-19 dans la province. Dans certains milieux comme les CHSLD, il est aussi évident que ces travailleurs ont contribué à propager la maladie.

Geneviève Marchand ne décolère pas en voyant des préposés aux bénéficiaires travailler dans des milieux infectés en portant de simples masques chirurgicaux, ou masques de procédure.

Je le dis et le redis : un masque de procédure n’est pas un appareil de protection respiratoire. En aucun cas ce type de masque ne doit être considéré comme une protection pour la personne qui le porte.

Geneviève Marchand, microbiologiste, biochimiste et chercheuse

Selon elle, tous les travailleurs qui sont en contact avec des patients contaminés devraient porter « au minimum » un masque N95, soit un masque capable de bloquer 95 % des particules de 0,3 micron ou plus.

« Ça fait des semaines qu’on demande des masques N95 dans les CHSLD, dans les résidences pour personnes âgées et pour les soins à domicile, qui sont les trois endroits où il y a le plus de décès et où il y a le plus de gens infectés », dit Hubert Forcier, conseiller syndical à l’information et à la recherche pour la Fédération de la santé et des services sociaux, un syndicat lié à la CSN qui représente notamment les trois quarts des préposés aux bénéficiaires du secteur public.

La visière inefficace ?

En plus des masques, le Dr Jacques Lapierre s’inquiète du port de la visière, qui semble se répandre dans le réseau de la santé.

« Il est clair que l’œil peut être une porte d’entrée pour le virus, et les visières sont totalement inefficaces pour les protéger, dit-il. Le virus contenu dans des microgouttelettes voyage au gré des courants d’air et passe sous la visière. Est-ce que ça pourrait expliquer le grand nombre d’infections chez le personnel soignant ? », se demande le Dr Lapierre.

Même si elle estime que les infections se font davantage par la bouche et le nez que par les yeux, Geneviève Marchand, de l’IRSST, est d’accord avec ce point de vue.

« Je dirais que ça devrait être : appareil de protection respiratoire et lunettes fermées », dit-elle en parlant des travailleurs en contact avec des patients infectés.

La Fédération de la santé et des services sociaux se montre de son côté favorable au port de la visière, affirmant qu’elle « permet d’avoir une plus grande surface de protection que les lunettes ».

En suspension ou non ?

Le ministère de la Santé et des Services sociaux a une autre interprétation de la question. Il se réfère à des documents de l’Institut national de santé publique (INSPQ) dans lesquels on lit que les masques N95 et les lunettes fermées doivent être réservés pour certains types de procédures particulières, comme la réanimation cardio-pulmonaire, l’intubation des patients ou la ventilation manuelle avant l’intubation.

La différence entre les directives de Québec et l’avis de certains spécialistes émane en fait d’un débat scientifique sur la théorie voulant que le virus puisse se retrouver en suspension dans l’air, dans de très fines gouttelettes, et se propager ainsi. Le Ministère n’adhère pas à cette thèse.

Le virus se transmet par contact direct avec les gouttelettes projetées dans l’air ou les sécrétions d’une personne infectée ; il ne se transmet pas dans l’air et ne peut se glisser sous la visière. Seulement quelques procédures provoquent des aérosols.

Le ministère de la Santé, en réponse aux questions de La Presse

« Ça revient au grand débat de savoir si le virus peut être aéroporté ou non, convient Geneviève Marchand, de l’IRSST. Moi, j’y crois profondément, alors je dis qu’il faut des équipements de protection respiratoire. »

Devant ce débat, le syndicat de la Fédération de la santé et des services sociaux incite quant à elle à adopter le « principe de précaution ».

« On nous dit qu’il n’y a pas de consensus à l’effet que le virus se propage par aérosol – ce à quoi nous répondons qu’il n’y a pas de consensus non plus à l’effet qu’il ne se propage pas de cette manière », dit le conseiller syndical Hubert Forcier.

Québec n’a pas voulu dire si le choix de ne pas recommander le port du masque N95 à tous les employés qui sont en contact avec des patients infectés découle d’une pénurie de tels masques.

« Comme c’est le cas depuis le début de la pandémie, le Ministère ne rend pas publiques les quantités exactes de matériel disponible et les commandes qui sont en cours. Toutefois, nous pouvons vous mentionner que la consommation journalière de masques N95 au Québec est en moyenne de 20 000 », dit Robert Maranda, de la direction des communications du ministère de la Santé.